Nicolas Machiavel Un penseur de la crise et de l’action 2/2

Elle doit les accepter tels qu’ils sont. Ainsi que l’avait bien relevé le philosophe allemand Fichte, le « principe fondamental de la philosophie machiavélienne, et qui nous l’ajoutons sans honte – est aussi le notre, ainsi qu’a notre avis le principe de toute théorie cohérente de l’État, est contenu dans ces paroles de Machiavel : « Quiconque fonde une république (ou en général un État) et lui donne des lois, doit présupposer que tous les hommes sont méchants et que sans aucune exception ils donneront libre cours à leur méchanceté intérieure des qu’ils trouveront pour cela une occasion sure » ». L’observation fait dire à Machiavel que « les hommes sont ingrats, changeants, dissimulés, ennemis du danger et avides de gagner ».

Mais loin de se lamenter sur cet état de fait ou de s’efforcer en vain de le changer, il faut bien plutôt essayer de composer avec ce mal. L’heure est trop grave, estimait-il, pour se réfugier dans des chimères spéculatives; il s’agit bien plutôt d’affronter le réel avec tout ce qu’il comporte de ténèbres. Les vices des hommes ne sont pas forcément des obstacles à la politique, comme on l’estimait généralement, ils peuvent même être des leviers pour parvenir plus efficacement au but fixé.

C’est pourquoi la pensée de Machiavel est tout entière collée à l’action, celle des Modernes comme celle des Anciens. Sa philosophie se forge au contact des grands hommes qui font l’histoire pour retourner ensuite à l’action. Or dans le tumulte et l’instabilité de la Renaissance, il n’est plus temps de professer des idées abstraites sur le meilleur gouvernement possible et imaginable quand les principautés italiennes passent toutes entre les mains de nouveaux despotes. II s’agit bien plutôt de faire droit au réel tel qu’il est, de saisir les tenants et les aboutissants de la nécessité historique dans laquelle nous sommes plongés et de ne pas plaquer sur celle-ci des schémas préconçus par des théoriciens de chambre : « On se figure souvent des républiques et d’autres gouvernements qui n’ont jamais existé, écrit Machiavel. II y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui tient pour réel et pour vrai ce qui devrait l’être sans doute, mais qui malheureusement ne l’est pas, court à une ruine inévitable. » Dans l’esprit de Machiavel, l’être doit nécessairement primer sur le devoir-être, car, à l’impossible, nul n’est tenu.

La virtù pour forcer la fortune

L’Italie de son temps connaissant une crise sans pareille, il fallait bien, pour Machiavel, refuser tous les discours normatifs et moralisants qui ont le tort de se soustraire aux effervescences du réel alors même qu’il faut le regarder sans se voiler la face. Seul un regard acéré, sans concession sur la nature des choses et des hommes, peut constituer un point de départ pour mener une action efficace et fructueuse. Car si Machiavel peut être qualifié à bon droit de « pessimiste » c’est uniquement eu égard à sa conception de la nature humaine. Son pessimisme est anthropologique. Mais il n’est en revanche nullement pessimiste politiquement et historiquement. Rien n’est jamais perdu et même, « la meilleure des occasions se trouve dans la pire des situations », écrit-il. S’il analyse le comportement des hommes le plus lucidement possible, c’est pour se réapproprier l’histoire. Les grands hommes ne sont pas nés grands, ils le sont devenus au prix d’efforts colossaux, et il n’était nullement écrit d’avance qu’ils seraient en mesure de bouleverser l’histoire. À rebours des discours qui professent un fatalisme historique faussement profond, la lecture de Machiavel constitue plus que jamais une sommation à condamner toute forme d’inaction.

La radicalité de Machiavel a souvent poussé ses détracteurs à le dépeindre comme un être fourbe, immoral, démoniaque et perfide, on I’a accusé de se complaire dans le mal et de justifier les pires pratiques tyranniques qui fussent. Mais l’ouvre du Florentin offre une réponse cinglante à cette mièvre moraline : quand il s’agit du salut de la patrie, la véritable immoralité consiste à se réfugier dans des rêveries et des abstractions impraticables. Toute théorie politique qui ne serait pas opératoire, qui n’aurait d’existence que dans le ciel des idées pures, n’a simplement pas sa place dans le combat politique. Ainsi, quand vient l’heure des grandes inquiétudes – qui est aussi celle des grandes décisions -, la plume de Machiavel incite plus que jamais à faire preuve de virtù, de risque et d’initiative, à aller au-devant de la Fortune.

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Machiavel, Le Prince, Gallimard, Paris 1980.

Discours sur la première décade de Tite-Live, traduit et préfacé par Alessandro Fontana, Gallimard, de Paris 2004.

éléments N°191 août-septembre 2021

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