Nicolas Machiavel Un penseur de la crise et de l’action 1/2

Par Ego Non

Si l’Éducation nationale faisait son travail, elle mettrait au programme des lycées les classiques de la pensée politique, au même titre que les grands auteurs du patrimoine littéraire. L’homme deviendrait alors un animal politique. Ego Non, qui tient la chaine YouTube du même nom, nous offre plus qu’une session de rattrapage – une introduction à l’art de (se) gouverner.

Machiavel, classique ou inclassable ? Et pourquoi pas un peu des deux ? Il doit sans nul doute son aura de classique à l’immense postérité dont il a bénéficié -, au point de voir son nom devenir une épithète péjorative et menaçante, – ainsi qu’à l’influence qu’il a exercée sur de nombreux chefs d’État comme Richelieu, Napoléon, Bismarck, Mussolini et même Francois Mitterrand. Et pourtant, Machiavel est un cas bien singulier dans l’histoire des idées. Le Florentin apparait en effet comme théoricien politique sans doctrine politique à proprement parler. Décrire sans juger, à la façon dont on écrirait une histoire naturelle des hommes, dans le but de mener une action concrète et non de se complaire dans la spéculation intellectuelle, voila l’idée directrice de son œuvre.

Pour saisir ce qui fait l’originalité de la pensée machiavélienne, il est impératif de la replacer dans le terreau qui l’a vue naître. Assurément, Machiavel fut d’abord et avant tout un penseur de la crise, d’un mot grec qui signifie la prise de décision, mais qui, en latin médiéval, acquit le sens de la manifestation violente et brutale d’une maladie. Or s’il fut des périodes de crise dans l’histoire de I’Europe, l’Italie du XVe siècle en offre un exemple bigarré. À son époque, l’Italie était morcelée, divisée en de multiples États indépendants qui se faisaient la guerre, le pays était traversé et envahi par des puissances étrangères comme la France, l’Espagne ou encore le Saint-Empire, et aucun État italien n’était assez fort pour chasser ces étrangers au-delà des Alpes. Ainsi, la clef de toute I’oeuvre machiavélienne réside-t-elle dans son désir de voir enfin son pays se redresser, s’unir et se libérer de toute ingérence étrangère; désir qui se trouve parfaitement exprimé dans le vingt-sixième et dernier chapitre du Prince, intitulé : « Exhortation à prendre I’Italie et à la délivrer des barbares ». C’est ce chapitre qui permet de comprendre les raisons qui ont poussé Machiavel à entreprendre cette œuvre de réorientation politique.

Le souverain plutôt que le souverain bien

La philosophie était alors encore largement dominée par les principes aristotéliciens, analysant la vie humaine la lumière des termes de « biens » et de « fins » hiérarchisés en différents degrés. Dans cette optique, la fin visée par la cité fait signe vers un bien supérieur et ultime. Effectivement, dans la philosophie antique et médiévale, la politique est inséparable de la morale et constitue même une branche de celle-ci, la politique étant pour la société ce que la morale est pour l’individu. Le législateur doit donc non seulement être vertueux, mais il doit également conduire ses citoyens eux-mêmes à la vertu au moyen de bonnes lois.

C’est ici que Machiavel innove radicalement. Ayant eu loisir d’observer que toute forme d’idéal politique se change bien souvent en politique de l’idéal – c’est-à-dire en une exigence tellement pure et absolue de la perfection qu’elle pousse à l’inaction – , son ambition ne sera pas de construire un État idéal, mais de découvrir les lois objectives qui président au gouvernement des hommes dans le but d’être le plus efficace possible. Les abstractions métaphysiques doivent céder la place à l’expérience, et les régimes politiques doivent être envisagés et jugés d’un point de vue expérimental. « Il m’a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination », écrit-il. Au lieu d’attendre éternellement que les hommes deviennent enfin vertueux et assez courageux pour se battre ou qu’advienne une constitution idéale pour le pays, Machiavel propose de partir du fonctionnement réel et concret des sociétés humaines et d’envisager un plan d’action à partir des hommes tels qu’ils sont vraiment. Si la religion ou la philosophie morale ont pour devoir d’élever les hommes vers le Bien, vers la Vertù, la politique, elle, n’a pas vocation à les transformer.

À suivre

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