Gustave Le Bon La psychologie politique contre les utopies 2/2

Mais plus les recherches scientifiques avancent, dit Le Bon, plus ces dernières contredisent ces chimères. S’appuyant sur la biologie, sur la psychologie et sur l’histoire, Gustave Le Bon montre que nos actions ont une portée fort restreinte sur une société et que les transformations les plus profondes ne se réalisent jamais sans l’action du temps, que les institutions ne sont jamais que « l’enveloppe extérieure d’une âme intérieure ». Evidemment, le rôle des institutions et des hommes n’est pas nul, mais il ne faudrait pas exagérer leur importance à ses yeux. « Loin d’être le point de départ d’une évolution politique, une institution en est simplement le terme ».

Mais cette erreur est fondée sur une méconnaissance de la nature humaine et sur une surévaluation de la raison dans la conduite des hommes. En vérité, montre Le Bon dans ses livres, la raison est l’exception et non la règle de la nature humaine. La raison crée la science certes, mais les sentiments et les croyances mènent l’histoire. Et méme les rationalistes égalitaires sont en fait des croyants d’un nouveau type. Croyant se débarrasser des anciennes superstitions au profit de la raison, les réformateurs égalitaires ressuscitent la théologie antique montrant les peuples gouvernés par les caprices divins : « La grande utopie des réformateurs est précisément d’attribuer a des lois le pouvoir magique maintenant refusé aux dieux. Leur rêve de rénovation sociale ne tient aucun compte des nécessités naturelles. Mais si les vieilles divinités excusaient parfois nos faiblesses et se montraient accessibles à la pitié, les lois naturelles restent inflexibles et ne pardonnent jamais. »

Penser le différentialisme

Cette critique parait peut-être un peu trop abstraite. Prenons donc un cas concret pour l’illustrer. Dans son livre, Gustave Le Bon consacre notamment plusieurs chapitres aux « erreurs de psychologie politique en matière de colonisation ». Il y dénonce l’absurdité et l’arrogance des colons français qui consistent à vouloir imposer aux indigènes des colonies des institutions, des idées et des besoins étrangers à leur mentalité. Par des méthodes d’assimilation forcée et des procédés d’autocratie jacobine, les colons européens aspirent à modifier l’âme des peuples conquis, faisant fi des millénaires ayant présidé à leur évolution. Toutefois, si les Européens parviennent – pour un temps – à dominer politiquement ces peuples, dit Le Bon, prédisant ainsi l’échec de la colonisation, ils ne parviendront pas à modifier leur mentalité. Or, cet échec colonial fut lui aussi fondé sur une erreur lamentable de psychologie politique. Ainsi qu’il le note, « les préjugés héréditaires d’un peuple et ses croyances religieuses peuvent être déclarés absurdes par la raison, mais un véritable homme d’État ne tentera jamais de les combattre, sachant qu’il ne peut le faire utilement. Seuls des théoriciens, ignorants des réalités, croient que la raison pure gouvernera le monde et transformera les hommes. En réalité, l’intelligence prépare lentement les changements qui, à la longue, transformeront nos âmes, mais son action immédiate est très faible. Fort peu de choses peuvent être changées par elle brusquement ».

Toutefois, il n’est pas certain que les échecs successifs des révolutions socialistes et de l’aventure coloniale aient mis fin aux « illusions législatives » dénoncées par Le Bon. Si nous avons échoué à modifier la mentalité des peuples étrangers sur leurs propres terres, peut-être sera-t-il possible de le faire sur les nôtres ? se demande-t-on aujourd’hui. « Croire qu’on modifie l’âme d’un peuple en changeant ses institutions et ses lois est resté un dogme que nous aurons à combattre », écrivait Gustave Le Bon au début du XXe siècle. Ce dogme est-il vaincu de nos jours ? Nous en doutons. C’est pourquoi il nous parait capital de nous pencher sur son oeuvre qui constitue une des meilleures clefs de libération de cet esclavage mental où l’homme moderne n’a même plus conscience de son asservissement. Un homme d’État ne gouverne pas des individus égaux, il gouverne un peuple composé de personnes inégales au milieu d’autres peuples différents du sien. La connaissance de la psychologie de son peuple et de celle des autres est donc une des plus grandes ressources de I’homme d’État s’il veut que ses actions soient en adéquation avec la mentalité de son peuple au lieu de le conduire à la ruine.

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Les lois psychologiques de l’évolution des peuples (1895).

La psychologie politique (1917).

éléments N°194 Février-Mars 2022

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