Naissance de la droite et de la gauche 1/2

Dès 1789, la Révolution s’empara de tous les aspects de la vie sociale afin de donner naissance a un homme nouveau. Aucun domaine ne lui échappa. La loi s’empara du droit prive. Elle s’empara de la religion, tentant de régénérer l’Église au moyen de la Constitution civile du Clergé, avant de donner naissance à une religion citoyenne, le culte de l’Être suprême. En 1793, elle s’empara même du calendrier, le déchristianisant, le transformant de fond en comble, afin d’agir, par ce moyen, sur l’intériorité, les représentations mentales et la pensée des individus. Le conflit entre le réel et l’idéologie était inévitable, engendrant la Terreur, première expérience totalitaire contemporaine.

Dans les Fragments des Institutions républicaines, Saint-Just n’imagine-t-il pas une république au sein de laquelle l’homme serait transformé par les Institutions ; chacun vivant sous le regard de tous. Reprenant le plan d’éducation élaboré par Le Peletier de Saint-Fargeau peu avant sa mort, Robespierre ambitionnait de « fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l’espèce humaine ». Pour ce faire, il entendait séparer les enfants de leurs parents à l’âge de cinq ans afin de permettre à la République de les façonner à sa guise : « Je demande que vous décrétiez que, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’a onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception, seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront même vêtements, même nourriture, même instruction, même soins ». Justifiant ainsi ce projet : « Dans l’institution publique […] la totalité de l’existence de l’enfant nous appartient, la matière, si je peux m’exprimer ainsi, ne sort jamais du moule ; aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez ». Dès 1793, l’éducation nationale occupa une place de première importance dans le programme idéologique de la gauche. Elle est l’instrument de la formation du républicain : comme le soulignait Jean de Viguerie, elle permet d’engendrer le citoyen.

La Terreur provoqua dans la société française un traumatisme durable, tout en demeurant la référence revendiquée de la gauche « jacobine » et de la gauche « insurrectionnelle » : Jean-Luc Mélenchon est un admirateur de Robespierre. Après Thermidor, la bourgeoisie libérale, gorgée de biens nationaux, s’employa à « terminer la Revolution ». Il s’agissait pour elle de mettre fin à l’anarchie, de « conserver les acquis de la Révolution », tout en conjurant le risque d’une restauration monarchique qui aurait privé les acquéreurs de biens nationaux d’un butin si mal acquis. La faiblesse de son assise populaire contraignit la classe politique thermidorienne à multiplier les coups d’État pour se maintenir aux affaires. Ultimement, le coup d’État de Brumaire permit de préserver ses intérêts principaux, en donnant à une opinion très mécontente la satisfaction de quelques changements indispensables. Conservateur des débris de l’Ancien Régime et des acquis de la Révolution, le bonapartisme manifesta la volonté de concilier les deux France, la « France des Bleus » et la « France des Blancs ». Le bonapartisme fut l’héritier de la Révolution, de son anthropologie matérialiste et de son positivisme juridique. Il portait le drapeau de la Patrie révolutionnaire. Cependant, il mit fin au désordre et rendit à I’Église la première de ses libertés, la liberté sacramentelle. Cette synthèse le situa naturellement au centre, comme I’a montré Frédéric Bluche. Le bonapartisme donna naissance à un ordre politique nouveau. Le code Napoléon fut, pendant un siècle et demi. la constitution d’une société française soigneusement controlée par l’État au moyen de la centralisation administrative mise en place par la loi de Pluviôse an VIII, ce qui explique en grande partie l’engouement persistant que la bourgeoisie française voua au souvenir de l’Empire.

En ce début de troisième millénaire, la classe politique, presque unanime, revendique une filiation révolutionnaire : ses références culturelles sont de gauche. Rares sont ceux qui rejettent I’héritage de la Révolution : Jean-Marie Le Pen, Philippe de Villiers, Jean-Frédéric Poisson et Marion Maréchal. Eric Zemmour ne cache pas son admiration pour Napoléon, tout en adoptant un discours « conservateur ». La gauche domine idéologiquement l’espace politique. Y remédier impliquerait un combat de reconquête culturelle qui supposerait de rompre avec la Révolution pour renouer avec les principes d’enracinement, de transcendance, de recherche du bien commun et de reconnaissance de l’autorité du droit naturel.

Photo : C’est autour de la figure du roi et sa place dans la future constitution que s’est constitué le clivage droite / gauche. La mécanique s’est ensuite enclenchée jusqu’à sa funeste exécution. Ici tableau de Charles Bénazech (1767-1794) de Louis XVI montant à l’échafaud. « Le commandant de la garde nationale, Santerre, donne alors l’ordre de battre le tambour pour couvrir la voix du souverain déchu. Seul personnage vêtu de blanc, Louis XVI gravit l’escalier tandis que l’abbé Edgeworth prononce a phrase célèbre :  « Fils de saint Louis, montez au ciel ». Ce sont donc deux moments qu’a synthétisés Bénazech dans ce tableau ».

Monde&Vie 26 mars 2022 Philippe Pichot Bravard

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