Aux risques de l’abstention

220325

On ne rappellera jamais assez le rôle du glorieux élu radical-socialiste corrézien Henri Queuille (1884-1970) dans notre histoire politique. Membre du Comité Français de libération de 1944, il allait assez tôt devenir le mentor du regretté car regrettable François Mitterrand. Sa place dans le conditionnement présent de la démocratie française mérite donc d’être rappelée. Au nombre de ses glorieux apophtegmes, cet homme professait ainsi, fondamentalement, qu’il « n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ».

Regardons la question des retraites par répartition généralisées. Elles ont été créées, dans la France de 1941, sur la base d’un projet non réalisé par le Front populaire de 1936. Dès 1985, André Babeau annonçait la fin arithmétique de ce substitut archaïque collectiviste imposé à l’épargne personnelle et professionnelle. Son excellent petit livre, quoique dépassé demeure disponible en collection Pluriel.(1)⇓ Le seul homme politique auquel j’en ai offert un exemplaire en 1991 m’en a aimablement remercié mais il ne l’a jamais lu. Sa fille continue de briquer des mandats électoraux et s’est illustrée naguère par la proposition de revenir à l’âge de 60 ans. Les vainqueurs des élections de 2017 avaient promis la création d’un régime unique inspiré des idées de la CFDT.

Sur ce terrain comme sur tant d’autres, la Macronie enregistra un échec total : d’abord parce que les cadors du ministère des Finances voulaient avant tout repousser l’âge légal ; ensuite parce que les avocats, profession disposant des moyens de se défendre juridiquement, sont parvenus à sauver leur régime corporatif ; enfin parce que les Français sont supposés adorer les révolutions mais qu’ils se révèlent en fait incapables de réformer.

La pensée de Queuille fonde ainsi une doctrine, et une pratique nationale, qu’on appelle à bon droit l’immobilisme. Pilier de la troisième république, celle-ci en fit un député puis un ministre. Il sera recueilli plus tard par la quatrième qui, à 3 reprises, le désigna chef du gouvernement entre 1948 et 1951.

Non content de tels états de service, il a légué une sorte de viatique à la cinquième petite fille des Conventionnels de 1792 : « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. »

Comme toutes les formules célèbres, celle-ci trouva des repreneurs. Ainsi, à partir de 1988, un autre grand Corrézien en la personne de Jacques Chirac déclarerait que « les promesses des hommes politiques n’engagent que ceux qui les reçoivent. »

Avec un dépit certain, compréhensible de la part d’un homme toute sa vie fidèle à son engagement gaulliste, Charles Pasqua devait la généraliser à son tour. Il rappelait et critiquait au contraire le fait que « les promesses des hommes politiquesn’engagent que ceux qui les reçoivent ».

On ne reviendra pas ici sur les conditions qui, en 1846, sous le ministère Guizot, lors d’un débat à la Chambre des députés, fut en quelque sorte admise une fois pour toutes la légitimité des promesses électorales. Jusque-là, on considérait comme l’essence du régime représentatif un principe qui demeure théoriquement inscrit dans la constitution de 1958 « tout mandat impératif est nul ».

Mais, depuis près de deux siècles, nonobstant cet énoncé juridique, les Français ressentent un grand dégoût pour les élus du suffrage universel, et ils s’en détournent, s’ils ne s’en tiennent pas à leurs programmes de campagnes.

Or, ce désenchantement, qui les atteint presque tous, n’est pas sans rapport avec un phénomène dont s’inquiètent, à juste titre me semble-t-il, bon nombre d’observateurs lucides : la montée régulière des taux d’abstention. On peut raisonnablement y voir menace lancinante pour notre démocratie.

Le quinquennat écoulé a particulièrement accéléré le phénomène, si l’on veut bien considérer la baisse régulière de la participation au vote des électeurs inscrits : de 74,56 % second tour du scrutin présidentiel en 2017, il passe à 48,70 % auxlégislatives, remonte très légèrement à50,12 % aux européennes de 2019, pour descendre encore à 41,6 % aux municipales de 2020 puis 33,28 % aux régionales de 2021…On me rétorquera peut-être qu’il vaut mieux comparer ce qui est comparable. Certes. Cependant on pourrait aussi s’interroger sur la focalisation dommageable autour de l’élection présidentielle de l’État central parisien.

Ceci ne menace pas seulement les scrutins à venir. Cela risque de mettre également en question, dès le 25 avril, la légitimité de l’élu du 24, surtout s’il bénéficie d’une réélection.

Second personnage de l’État, Gérard Larcher président du Sénat a eu l’audace de le souligner ès qualités dans une tribune récente. Publiée dansLe Figaroce 15 avril, elle a fait quelque bruit. « S’il n’y a pas de campagne,écrit-il, la question de la légitimité du gagnant se posera ». Bigre. Il semble donc difficile de préjuger du maintien de l’ordre public dans ce contexte. Le modèle naïf « ce qui s’est produit récemment se répétera constamment » pourrait bien, à cet égard, ne pas fonctionner.

Si j’en crois la chronique quotidienne de Valeurs actuellesde ce 24 mars l’émission « Face à Baba, [serait] la seule émission télévisée qui aura marqué cette campagne« . Or, invitée de Cyril Hanouna [!], la candidate de la droite classique pouvait y affirmer, sans être contredite : « Macron croit qu’il va être réélu ? Bah, ça ne va pas se passer comme ça. » Et, pointant le banc des invités, juste en face d’elle, elle poursuit : « d’ailleurs, il est où, le président ? Ils sont où, les membres du gouvernement ? Pourquoi ils ne sont pas là ce soir ? Pourquoi ils ne veulent pas débattre ? »

De ce point de vue, la tactique de non-campagne des Macroniens risque en effet d’abord de se retourner contre eux dès le 24 avril, mais aussi en juin dans les élections législatives, beaucoup plus problématiques, circonscription par circonscription.

Mais au-delà de cet aspect particulier, on ne peut qu’observer la baisse d’intensité de la participation électorale. Et le double sentiment de l’immobilité comme de la récurrence des promesses non tenues semble bien désormais le motif majeur de l’abstention des citoyens et du discrédit de la parole publique.

L’attitude gouvernementale ne doit donc pas seulement être dénoncée du point de vue du respect dû à l’opposition dans un régime qui se prévaut de la démocratie, et de « valeurs » vagues, toujours mentionnées à sens unique, elle pourrait se retourner contre les responsables de cette stratégie du mépris.

JG Malliarakis  

Apostille

  1. Je découvre qu’on peut se procurer aussi, pour 9,99 euros  le pdf en édition numérique…

https://www.insolent.fr/

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