Du rôle attribué à l’archaïsme dans la pensée de l’histoire (remarques sur deux contemporains des événements de 1848 : Marx et Flaubert) 4/5

[Ci-contre : Louis-Napoléon, auquel le philosophe allemand Karl Marx consacra une série d’articles immédiatement après le coup d’État du 2 décembre 1851, considéré comme la répétition tragi-comique du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) qui porta au pouvoir l’oncle de ce dernier, le futur Napoléon Ier]

L’analyse des révolutions prolétariennes a montré ce que valait la prophétie ! mais il n’entre pas dans notre propos de reprendre le vieux débat sur les “erreurs” de Marx, il nous intéresse seulement de montrer que l’archaïsme n’a, pour le philosophe, de valeur positive que lorsque les hommes vivent leur rapport au monde sur le mode de l’aliénation. Dans le brouillard idéologique qui caractérise cette situation, l’archaïsme est souvent le chemin détourné que l’histoire doit emprunter pour se frayer sa voie. Si le prolétariat apparaît comme le liquidateur de l’archaïsme en histoire, c’est, sans aucun doute, qu’il n’a pas de figure identificatrice dans le passé, et que son histoire est devant lui. C’est donc en grande partie à son statut, pour ainsi dire d’hapax sociologique, qu’il doit d’être porteur d’une espérance d’avenir lumineux.

Flaubert va ruiner cet espoir. Il réussit, en effet, dans Salammbô, à accrocher le prolétariat au char de l’antiquité en l’obligeant à se reconnaître dans cette guerre des mercenaires. Celle-ci perd bien vite son caractère “réaliste” pour apparaître comme un combat surhumain où s’affrontent, non pas des intérêts ou des passions humaines, mais des forces cosmiques, dont l’antagonisme est immémorial : Moloch et Tanit. En engluant de la sorte toute révolte (voire toute révolution) dans le mythe, Flaubert ôte, par avance, aux hommes révoltés toute possibilité d’être les démythificateurs de l’histoire. C’est cette autre conception de l’archaïsme que nous voudrions brièvement placer en regard de la précédente (14).

La description que Flaubert fait des événements de 48, dans ses romans comme dans sa correspondance, ressemble beaucoup à celle du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte. Derrière chacune des marionnettes qu’il voit s’agiter sur les tréteaux de la révolution, il se plaît à reconnaître la figure illustre de la grande révolution qui tire les ficelles. Le passé est là, présent pour tous, pour les acteurs que sa présence dynamise, pour les spectateurs que sa connaissance terrorise. Les premiers se plient à des modèles, et Sénécal en est un parfait exemple : « comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre », les seconds se renferment dans une vieille peur : « Malgré la législation la plus humaine qui fut jamais, le spectre de 93 reparut, et le couperet de la guillotine vibra dans toutes les syllabes du mot République » (15). Flaubert ne s’est pas fait faute d’exploiter tous les effets burlesques de ce comique de répétition. Mais si 48 fait figure de répétition comique c’est, pour reprendre l’idée de Hegel, que la répétition tragique a déjà eu lieu. Or pour Flaubert, et c’est ce qui sépare sa conception de l’histoire de celle de Marx, cette répétition ne s’est pas faite en 89, dont les événements n’offrent que dans l’imaginaire des contemporains une ressemblance avec ceux de 48, mais autrefois, ailleurs, loin dans le temps, loin dans l’espace, à Carthage.

Il ne faut pas oublier qu’avant de raconter, et dans L’Éducation sentimentale et dans Bouvard et Pécuchet, les accès de fièvre de la France quarante-huitarde, il s’est retiré là-bas, dans l’orient des versions latines ; il a écrit Salammbô. Ce n’était bien sûr qu’un faux départ, car à Carthage il allait retrouver le même — ce qui ne veut pas dire l’identique —, et, c’est sans doute ce qu’il était aller y chercher. Qu’on ne se méprenne cependant pas sur notre propos, loin de nous de prétendre qu’à la faveur d’indéniables coïncidences factuelles entre des épisodes de la guerre des mercenaires contre Carthage et des moments de la guerre des blouses contre la bourgeoisie, le romancier se soit retrouvé en pays de connaissance, chez lui en quelque sorte, dans cette ville bourgeoise, mercantile et égoïste, rendue stupide et odieuse par la peur. Nous ne voulons pas dire non plus que c’est l’écrivain qui force les ressemblances extérieures entre le passé et le présent, afin d’utiliser contre ses contemporains la force démonstrative de l’allégorie ou de la transposition. Non, les ouvriers de 48 ne sont pas les mercenaires de Carthage, pas plus que les commerçants puniques ne sont les bourgeois parisiens, le rapport de sens entre ces deux événements que sont la révolte des mercenaires, et les journées de juin 48, se situe à un tout autre niveau de lecture de l’histoire.

Pour parvenir à ce degré de profondeur où l’on s’aperçoit que ce ne sont pas les événements qui se répètent, mais que c’est l’histoire comme telle qui est répétition, il faut renoncer aux séductions de l’analogie superficielle et de la similitude leurrante. En s’arrachant au vertige d’une comparaison factice, Flaubert découvre à Carthage que tout est toujours déjà accompli, que ce n’est pas simplement le présent qui répète le passé, mais que la passé n’est jamais que la répétition d’un événement originel primordial dont l’origine a été perdue. Si l’histoire des hommes est ainsi vouée à la répétition, c’est que ceux-ci sont séparés d’un savoir essentiel dont seul le mythe garde la trace. Leur répétition inconsciente (pour ainsi dire compulsive) est le seul lien qui les rattache à ce savoir oublié, dont la connaissance pourrait donner un sens à leur action, car c’est là que se trouve la clef de leur comportement. Les ouvriers de 48, pas plus que les bourgeois, ne savent qu’ils rejouent, entre autre, sur la scène de l’histoire contemporaine, la lutte qui opposa Carthage à ses mercenaires. Ils l’ignorent d’autant plus que cet épisode qui retint peu l’attention des historiens de l’antiquité, est mal connu. Il n’a d’ailleurs pas manqué de critiques à l’époque pour reprocher à Flaubert d’avoir exhumé cette curiosité barbare qui eut si peu d’incidence sur le cours de l’histoire en occident.

Mais si on comprend bien à l’appui de quelle philosophie implicite de l’histoire a été choisi cet exemple, on s’aperçoit que c’est cette absence de liaison avec l’histoire de l’occident qui, paradoxalement, lui confère sa valeur significative. Si les acteurs de 48 sont dans la méconnaissance de ce qu’ils font, Mathô et Hamilcar ne savent pas non plus qu’ils répètent un combat éternel, celui de leurs dieux, Moloch et Tanit, mais par delà ces fétiches, celui d’Éros et de Thanatos, et qu’ils sont, à leur insu, pris dans une geste qui les dépasse. Toute la lutte qui oppose Mathô à Hamilcar s’inscrit sur ce fond d’oubli de l’origine, mais elle en est, malgré tout, comme transfigurée de l’intérieur. L’affrontement est sans doute féroce, sauvage, cruel, mais empreint d’une grandeur surhumaine parce qu’il tire son sens du plus loin que l’homme. La férocité est aussi au rendez-vous de 48 mais, cette fois, sous sa forme désublimée, parce que derrière l’alibi de la défense des grands principes, elle est au service des intérêts mesquins des protagonistes. Si les acteurs de l’histoire jouent toujours à visage couvert, leur masque n’est autre que ces soi-disant principes qui métamorphosent des exactions en actions nobles. Autrement dit le véritable déguisement dont l’histoire s’affuble pour nous abuser et nous tromper sur ses fins, n’est pas, au contraire de ce que pensait Marx, la toge du passé, mais le drapeau de l’idéal.

À suivre

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