Le nouveau bloc de l’Est

À la faveur de la guerre russo-ukrainienne, l’émergence d’un nouveau bloc oriental est légitimement devenue la préoccupation commune de tous les observateurs.

Or, ce bloc n’est plus centré sur Moscou mais sur Pékin pour une raison qu’Érik Izraelewicz résumait dès 2011. Dans son livre précurseur sur ce qu’il appelle, à juste titre désormais, l’arrogance chinoise : « en économie comme ailleurs, il y a une ‘règle d’or’ : cette règle dit que celui qui a l’or fixe la règle ».(1)⇓

De nombreux pays sont d’ores et déjà satellisés par la Chine communiste, en Afrique, en Amérique latine et même, dans les Balkans, la Serbie, parce que financièrement ils sont débiteurs de l’Eximbank et de l’État chinois, par des entités entièrement contrôlées, rappelons-le, par le parti de Mao Tsé-toung et de son successeur actuel Xi Jin-ping.

Mais il est d’autres rapprochements qui ne tiennent en rien au surendettement, encore moins à la convergence idéologique. L’Orient Le Jour, le quotidien francophone de Beyrouth, soulignait le 22 mars que désormais « dans le Golfe, Washington n’est plus la seule boussole ».(2)⇓

En effet « depuis le début de la guerre en Ukraine, Riyad et Abou Dhabi ont tenu tête aux États-Unis à plusieurs reprises, interrogeant sur leur réelle stratégie vis-à-vis de leur allié américain ». On ne semble pas, en France, mesurer suffisamment l’importance de cette évolution, mais cela ne manque pas de représenter un danger immédiat pour le Liban.

Dès ce 23 mars en effet on apprend que : « l’Arabie pose les jalons de son retour au Liban ».(3)⇓

Correspondante de Présent, Sophie Akl Chedid avait déjà résumé la situation le 21 en s’inquiétant que « l’Arabie saoudite se rapproche de la Chine »(4)⇓

Une vision optimiste tendrait à voir, dans un tel ralliement à un nouveau bloc en voie de consolidation à l’est de Suez, une réalité purement économique à base de pétrole. La conjonction d’intérêts représentée par l’OPEP+, comprenant la vieille Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole et la Russie peut paraître une explication suffisante. Ce cartel de 24 pays s’est réuni à Vienne en 2017. Il s’agissait de faire face à une situation où l’on craignait que le cours du baril descende au-dessous de 20 dollars. Ce prix étant actuellement supérieur à 100 cela suffit à étrangler l’Europe et à permettre aux États-Unis de relancer leur exploitation du schiste.

Oui, cela permet à l’Arabie de mener au Yémen sa première véritable guerre extérieure.

Oui cela permet à M. Poutine de payer ses fonctionnaires et de moderniser, – quoique de manière imparfaite, les déconvenues de l’opération d’Ukraine le démontrent, – son armée surdimensionnée.

Mais cela ne fait pas spécialement les affaires de l’économie chinoise, importatrice d’hydrocarbures.

Il faut donc rechercher d’autres éclairages. On se souviendra par exemple de l’alliance scellée au congrès de Bakou en 1920, dont la pénétration chinoise dans le Tiers-Monde se révèle la continuatrice.(5)⇓

Le gouvernement de Pékin se pense comme l’héritier du stalinisme, de la révolution mondiale. Voilà la vérité. Telle doit être la question centrale. Tout accord commercial avec cette puissance expansionniste doit être mesuré en fonction de cette réalité.

Paradoxalement du reste, Riyad s’est toujours posée en métropole du militantisme islamique et de la solidarité musulmane sunnite, en particulier contre les chiites iraniens, contre les rebelles houthis du Yémen, etc. Or, Pékin non seulement persécute les musulmans ouïgours, ce qui devrait inquiéter la Turquie, le Pakistan et les pays du Golfe. Et la Chine vient aussi de sauver économiquement le pouvoir chiite des mollahs de Téhéran par un accord à long terme, en permettant à l’Iran de contourner les sanctions américaines, ce qui devrait lui aliéner les Saoudiens qui combattent les armes à la main la pénétration chiite dans la région.

Le bloc géostratégique qui menace de se constituer tend ainsi à rassembler des pays aussi divers que la Russie et ses rares alliés véritables, soit les 5 pays qui ont voté à l’ONU contre la résolution condamnant l’agression contre l’Ukraine, mais aussi, autour de la Chine, les 35 qui se sont abstenus, ainsi que d’autres qui, comme le Venezuela n’ont pas pris part au vote, ou d’autres, comme la Turquie ou l’Inde, qui refusent simplement d’appliquer les sanctions, etc.

On doit se souvenir en effet que la logique des blocs se heurte et se heurtera constamment à la diversité des nations.

Tout ceci, bien évidemment, a vocation à se préciser et à évoluer.

Le précédent historique de la [première] guerre froide nous le démontre.

La rupture entre l’est et l’ouest au lendemain de la seconde guerre mondiale ne s’est pas réalisée en une seule journée. On peut certes décider de la dater du fameux long télégramme de George Kennan ambassadeur à Moscou de février 1946. Celui-ci constatait, un an après l’euphorie mondialiste qui avait salué les accords de Yalta en 1945 : « En résumé, nous avons ici une force politique engagée fanatiquement dans la conviction qu’avec les États-Unis, il ne peut y avoir de modus vivendi permanent ». On peut aussi faire partir le durcissement américain de la doctrine Truman d’avril 1947. D’autres encore mentionneront volontiers la guerre civile grecque qui débute le 12 février 1946, ou le discours de Churchill à Fulton le 5 mars 1946. Une date me semble plus pertinente par rapport à la démocratie américaine, une date que les historiens européens ont tendance à dédaigner, celle des élections intermédiaires de novembre 1946 qui virent les démocrates rooseveltiens balayés par les anticommunistes déterminés que deviennent les conservateurs américains.

Vinrent alors, du côté soviétique : le rapport Jdanov du 22 septembre 1947, qui affirme la division du monde en deux camps, puis le coup de Prague du 25 février 1948, qui la confirma par la prise du pouvoir par le parti communiste tchécoslovaque et tous les épisodes constitutifs des débuts de la guerre froide qui allait durer jusqu’en 1991.

Toutes ces dates peuvent être légitimement candidates à l’acte de naissance des blocs esquissés par les imprécisions de Yalta.

Reprenons dès lors le fil des observations de Kennan. Il faisait savoir ce que la direction soviétique, sous la férule de Staline, pensait en 1946 de l’occident : « qu’il est souhaitable et nécessaire que l’harmonie interne de notre société soit perturbée, que notre manière de vie traditionnelle soit détruite, que l’autorité internationale de notre pays soit brisée, afin que soit assuré le pouvoir soviétique ».

Or, si, à nouveau, beaucoup de ces éléments se retrouvent, en fait, dans la situation actuelle, les discours publics ne les ont pas encore intériorisés, encore moins institutionnalisés, à ce jour.

Deux concepts viennent à l’esprit, et dans les propos de nos dirigeants, pour caractériser ce qui doit nous opposer, aujourd’hui comme hier, au bloc de l’Est : la référence à des « valeurs », l’appartenance à « l’occident ». Or sans chercher ici à dénigrer ces deux idées, il n’est pas assuré qu’elles se révèlent les plus exactement opérationnelles.

Dans le camp de ce que nous sommes portés à appeler « occident » on trouvera de nombreux autres pays, comme par exemple l’Inde ou le Japon, assurément des démocraties, mais qui ne saurait être qu’artificiellement qualifiés d’occidentaux.

Et les « valeurs », outre leur caractère assez vague en lui-même, se voient couramment polluées par la volonté de certains réseaux d’imposer leurs mots d’ordre. C’est le cas avec la très perverse et si dangereuse Déclaration de Nice. Incorporée en 2001, pendant la présidence de Chirac, comme charte de l’Union européenne, instrumentalisée comme « décision unanime » des États-Membres, elle n’était en réalité sortie que du cerveau incertain de deux anciens ministres du sérail chiraquien, MM. Juppé et Toubon, évincés du pouvoir par les élections anticipées de 1997, nullement représentatifs des peuples d’Europe. Cette charte prétend interdire à toute législation nationale de revenir sur l’interdiction de la peine de mort, la légalisation du parti communiste, la reconnaissance légale de toutes les formes d’orientation sexuelle et autres évolutions récentes de nos sociétés laxistes. C’est à la même époque que Chirac parvient à exclure toute référence aux racines chrétiennes de l’Europe. Celles-ci indisposent une société philosophique, elle-même bien connue, mais dont on ignore combien de « philosophes » y perdent leur temps. Elle aurait eu alors le [grave] inconvénient de tenir la Turquie à l’écart. Danger donc, ferment de graves divisions, que cette référence aux « valeurs« .

Vu le caractère totalitaire de la principale puissance du bloc de l’est, effectivement menaçante aux yeux de la plupart de ses voisins asiatiques et de l’océan Pacifique, il semble en définitive plus pertinent de parler tout simplement de monde libre – expression à redéfinir sans doute. C’est à cette défense d’ensemble que l’Europe doit prendre une part qui peut et doit, si elle se réveille et s’unit, lui redonner une place éminente, probablement la première.

JG Malliarakis  

Apostilles

  1. cf. p.16 de « L’Arrogance chinoise »essai, 254 pages, 2011, éd. Grasset
  2. cf. l’article de tête du 22 mars.
  3. cf. article de Yara Abi Akl in L’Orient Le Jourdu 23 mars.
  4. cf. article en ligne le 21 mars 
  5. Lire sur ce sujet mon livre « La Faucille et le Croissant ».

https://www.insolent.fr/2022/03/le-nouveau-bloc-de-lest.html

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