Du rôle attribué à l’archaïsme dans la pensée de l’histoire (remarques sur deux contemporains des événements de 1848 : Marx et Flaubert) 2/5

[Ci-contre : Louis-Napoléon, auquel le philosophe allemand Karl Marx consacra une série d’articles immédiatement après le coup d’État du 2 décembre 1851, considéré comme la répétition tragi-comique du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) qui porta au pouvoir l’oncle de ce dernier, le futur Napoléon Ier]

En opposition avec cette continuité extérieure et abstraite — puisqu’elle n’est jamais qu’un pur concept produit par la réflexion de l’historien, et qu’elle ne concerne que les scénarios de l’histoire — Marx postule l’existence d’une continuité intérieure entre les acteurs du présent et ceux du passé.

Ces deux continuités n’entrent cependant pas réellement en concurrence, car elles interviennent à des niveaux d’appréhension de l’histoire fort différents. Le premier niveau est celui des effets de l’action, le second celui de ses mobiles. Les héros du passé, dit en substance le philosophe, continuent à vivre dans la conscience des acteurs du présent, si bien que chaque fois que ceux-ci se trouvent engagés dans une action historique qui les dépasse, il se produit une sorte de résurrection de l’ancêtre : le mort agit le vif. Ce qu’à travers la métaphore du “poids” du passé Marx met en évidence, ce n’est pas ce dépôt de l’histoire dans la mémoire qui, se constituant en savoir, peut influer, en les informant, sur les décisions des hommes du présent, mais une véritable imprégnation de leur psychisme par les comportements des anciens. Au moment d’agir, ces derniers ne sont pas tant déterminés par un savoir historique constitué à partir de l’expérience des ancêtres, que mus par un modèle comportemental archaïque auquel ils restent rivés.

Ainsi s’introduit, dans la réflexion sur le cours de l’histoire une prise en compte des déterminations proprement humaines, comme les mentalités ou le fonctionnement de la vie psychique. Cette piste, tôt abandonnée par un marxisme dogmatique, sera reprise plus tard par l’existentialisme de Sartre (7). À l’appui de sa thèse, Marx rappelle quelques exemples qui sont dans toutes les mémoires : « C’est ainsi, écrit-il, que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795 » (8). Tous les termes employés appartiennent, on l’aura noté, au vocabulaire du théâtre, à ce monde de la mascarade, du déguisement, de la parodie, qui est aussi, par définition, celui du semblant, de l’imitation, de la répétition. Comment mieux suggérer que ceux qui font l’histoire peuvent en être doublement tenus pour les acteurs, puisqu’ils en sont tout à la fois les agents (ils la font) et les histrions (ils la jouent).

Mais Marx n’en reste pas à ce constat. Toute son analyse vise en effet à démontrer que c’est en rejouant l’histoire, que des hommes, pris dans la tourmente des révolutions, en sont les véritables agents. Entre le passé et le présent se dessine donc un rapport dialectique dont Marx essaie de démêler les composantes. Sans entrer dans le détail de la démonstration, il est intéressant, pour l’objet de notre rencontre, de reprendre quelques moments d’un raisonnement qui aboutit à attribuer le rôle de moteur de l’histoire à l’imitation des anciens, attitude que l’on a, à première vue, plutôt tendance à tenir pour un facteur d’immobilisme. Car, si le dictionnaire propose comme première définition du mot “archaïsme” : « imitation de la manière des anciens », on est en droit de considérer que le problème posé par les exemples liminaires du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, n’est autre que celui de l’archaïsme en histoire.

La notion d’archaïsme, inséparable, dans les esprits, de l’image d’un passé spectral tirant à lui le présent, semble difficilement conciliable avec l’idée de “progrès” (ne serait-ce que dans son acception première de “progression”), contenue dans le concept d’“histoire”, pour toute une tradition issue de la philosophie des Lumières dans laquelle il est d’usage de ranger Marx.

L’incompatibilité apparente trouve sa résolution dans la théorie de la répétition en histoire, dont le début du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte constitue une sorte d’ébauche. On y retrouve, transposé au domaine de l’histoire, le délicat problème posé au même moment à la pensée évolutionniste par la loi naturelle de l’hérédité qui est, par définition, celle de l’imitation. Car qui dit “imitation”, dit “répétition”, donc fixisme. L’hypothèse de l’évolution des espèces requiert donc un principe d’innovation. La difficulté qui s’est alors présentée au naturaliste a été l’obligation de concilier, en une dialectique de la nature, imitation et invention. Mutatis mutandis, la théorie de la répétition historique, qui plaide en faveur d’une conception involutive de l’histoire, entre nécessairement en conflit avec toute pensée de l’évolution du devenir. C’est cette aporie apparente que Marx dépasse en découvrant la fonction innovatrice de l’archaïsme en histoire. Il lui faut, préalablement, distinguer deux types de répétition du passé.

Cette distinction nous ramène au registre de la théâtralité, puisque l’une sera qualifiée de tragique, l’autre de comique. En bonne théorie des genres et des niveaux stylistiques, cela signifie que l’une est sublime, l’autre est triviale. Notons tout de suite que le caractère de sublimité ou de trivialité, de grandeur ou de bassesse, ne leur est accordé à l’une comme à l’autre, ni en fonction de la valeur intrinsèque du modèle imité, ni en fonction de la qualité de l’imitation, mais en fonction de l’effet qu’elles ont toutes deux sur le cours de l’histoire. C’est donc l’histoire elle-même qui est érigée en instance évacuatrice de la répétition. Du même coup elle s’absente de ce processus, pour prendre, par rapport à lui, une position transcendantale. Comme la valeur de la répétition se mesure à l’aune des réquisits de l’histoire, notamment de celui du progrès, une autre typologie se superpose donc à la précédente, sans pour autant l’invalider. Marx est amené à distinguer la répétition créatrice, qui est celle dont les effets précipitent la marche en avant de l’histoire, et la répétition stérile qui fait piétiner, si ce n’est régresser, cette dernière.

Le sens et la valeur de l’archaïsme en histoire dépendent donc de son effet sur le cours des événements. Celui-ci s’avérant, selon les cas de figure et les circonstances, être tantôt “objectivement” progressiste, tantôt “objectivement” régressif, l’archaïsme fait l’objet d’un double jugement. Ou il est excusé, comme étant le masque dont l’histoire doit savoir se couvrir pour poursuivre sa progression, ou il est condamné, comme étant un travesti pesant qui entrave sa marche. La nécessité de sauver de la condamnation sans appel une forme d’archaïsme dans la conduite de l’action historique, s’est imposée à Marx à la suite de l’observation d’un paradoxe. L’étude des révolutions montre, en effet, que plus l’action dans laquelle les hommes sont engagés est nouvelle, plus ils ont recours au mythe et aux modèles archaïques « quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes… » (9).

À suivre

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