Du rôle attribué à l’archaïsme dans la pensée de l’histoire (remarques sur deux contemporains des événements de 1848 : Marx et Flaubert) 1/5

[Ci-contre : Louis-Napoléon, auquel le philosophe allemand Karl Marx consacra une série d’articles immédiatement après le coup d’État du 2 décembre 1851, considéré comme la répétition tragi-comique du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) qui porta au pouvoir l’oncle de ce dernier, le futur Napoléon Ier]

« La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ». (1) Cette phrase célèbre par laquelle Marx, dans Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte, souligne la pression que le passé exerce sur le présent, le mort sur le vif, nous introduit au cœur du problème de l’archaïsme en histoire. Sous la banalité apparente du constat, c’est en effet toute la question de l’empreinte du passé sur les hommes qui, par définition, sont les acteurs de l’histoire, qui est posée. On peut, en anticipant le raisonnement auquel cette remarque introduit, formuler le problème en ces termes : comment des hommes dont la conscience est habitée par des représentations du passé, peuvent-ils accoucher l’histoire de son avenir ? Ce paradoxe, que ne peut lever qu’une conception dialectique de l’histoire, éclate à l’évidence pour peu que l’on choisisse, comme le fait Marx, des exemples qui en grossissent l’effet tels ces moments, où l’innovation semblerait devoir être particulièrement requises, que sont les situations révolutionnaires.

Nous voudrions dans ce trop rapide exposé, faire jouer l’un contre l’autre, ou l’un avec l’autre, le texte de fiction et le texte théorique, choisis, l’un et l’autre, pour leur commune référence : la révolution de 48 (2). La question de l’archaïsme, même si elle n’est pas toujours abordée aussi frontalement que dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, est au centre des philosophies de l’histoire au XIXe siècle. On pourrait, sans presque forcer la note, dire que celles-ci se distribuent idéologiquement selon le rôle qu’elles lui font jouer, celui d’agent du recommencement ou de la progression. Dans le dernier cas, l’accent est mis sur la répétition dans l’histoire, pour lever l’hypothèque d’une histoire elle-même répétitive, dans l’autre, sur la répétition de l’histoire. Autrement dit dans un cas ce sont les acteurs qui, choisissant de répéter un rôle, font malgré eux avancer l’histoire, dans l’autre la répétition dont ces mêmes acteurs sont les involontaires agents n’est autre qu’une manifestation du caractère répétitif de l’histoire qui leur impose, sans qu’ils le sachent, son propre mouvement. Ou encore, dans un cas le mouvement de l’histoire échappe à la pulsion de répétition de ses acteurs, dans l’autre cette même pulsion leur vient de l’histoire elle-même.

Nous sommes bien loin d’une nouvelle querelle entre anciens et modernes. Les termes (ainsi que les enjeux) du débat sur l’imitation des ancêtres, se modifient radicalement au XIXe siècle et ce, en raison d’un savoir nouveau, auquel les changements de perspective théorique de la réflexion marxienne sont partiellement redevables. Pour bien entendre la petite phrase de Marx citée en guise d’entrée en matière, il convient de la rapporter au contexte culturel de l’époque. Marx écrit à l’âge où la croyance au retour des morts dans le monde des vivants n’appartient plus à la seule sphère des superstitions, mais est entrée dans le domaine des faits avérés par la science. La seconde moitié du siècle va vivre à l’heure des revenants, comme en témoigne exemplairement le drame d’Ibsen (3). En effet, avec la constitution d’un savoir encore neuf sur l’hérédité — il ne faut pas oublier que l’ouvrage de référence qu’est celui du docteur F. Lucas paraît en 1848 — la vieille croyance dans les fantômes qui viennent obséder les vivants, trouve un fondement rationnel dans la physiologie. Le fantasme populaire peut alors être compris comme une tentative d’explication pré-scientifique d’un phénomène naturel dont les savants commencent à découvrir les lois (4). Du même coup la question de l’héritage, matériel ou spirituel, et d’une manière générale de tout ce qui touche aux ancêtres, s’est singulièrement compliquée. Ceux-ci désormais ne peuvent apparaître simplement comme des hommes qui nous ont précédés, et dont les actions, par leur effet sur le cours des choses, conditionnent notre aujourd’hui ; ils font figure de spectres qui viennent nous hanter et s’emparent de notre conscience au moment où nous nous disposons à agir. Ce retour du mort chez le vivant dont l’analyse comportementale fournit à l’époque de nombreux exemples, oblige à ne plus penser le passé sur le seul mode de la réminiscence, mais aussi sur celui de la résurrection (5).

La réflexion sur l’histoire se devait de tenir compte de cette nouvelle dimension. C’est précisément ce que fait Marx lorsqu’il rappelle, en une formule qui peut passer aujourd’hui auprès d’un lecteur inattentif pour une lapalissade, que : “la tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants”. L’impression de cliché produite par l’usure de la métaphore ne doit pas nous rendre aveugle à la nouveauté du propos. L’image du “poids” qui appartient au même registre sémantique que celle de la “tare”, dont le discours médical du temps fait, en dépit (ou à cause ?) de ses connotations un concept-clef, montre à l’évidence ce que cette remarque doit au savoir scientifique qui se constitue, sans pour autant qu’il y ait, chez Marx, de subordination à l’idéologie héréditaire ambiante. Qu’il y ait dette cela est sûr, mais le point de vue adopté par le philosophe reste original, peut-être en raison du domaine où sa réflexion s’applique : l’histoire.

Ce qui lui importe c’est l’héritage spirituel dont sont nécessairement chargés les acteurs de l’histoire en train de se faire. Et ce qu’il veut nous dire, à travers cette image du “poids”, c’est que les acteurs de l’histoire (les hommes qui la font par leur action dans le présent) sont des héritiers et donc que leurs actes portent inévitablement la marque de cet héritage. En d’autres termes cela revient à poser que le mobile de leur action est plus fonction d’une représentation intériorisée du passé que d’une lucide anticipation du futur à partir d’une claire conscience du présent (6). Ainsi entendu le propos marxien s’avère n’être ni la simple ré-énonciaton du vieux truisme de la pensée causaliste, pour laquelle le rapport qui existe entre la passé et le présent est de filiation (et dont la maxime serait : “aujourd’hui sort d’hier et il en conserve la trace”), ni l’adhésion à l’intuition de l’histoire universelle, pour laquelle il existe des ressemblances formelles entre des situations historiques éloignées dans le temps comme dans l’espace.

À suivre

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