L’arbitrage de la Chine

Imaginons qu’un jour, on puisse dater, comme point de départ d’une ère nouvelle, l’entretien téléphonique du 18 mars, entre Biden et Xi Jinping. L’époque du condominium sino-américain sur le monde n’est pas née spontanément au cours de ces 110 minutes de négociations. La réunion de Yalta entre Roosevelt, Churchill et Staline n’avait pas plus créé en 1945 le système international que nous avons connu pendant un demi-siècle.

L’entente en germe entre Pékin et Washington annonce seulement, sur la base d’une négociation assez claire, un nouveau partage.

Les mondialistes naïfs s’étonneront peut-être de la mise au rancart des Nations-Unies. L’organisation formelle siégeant à Manhattan a bien pu, ce 1er mars, voter à une énorme majorité, 145 voix sur 193 pays contre 5. Sur la résolution qui « exige que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine », la Chine reste à la tête des 35 pays qui s’abstiennent.

 Matériellement le principal rôle réel de l’ONU consiste à comptabiliser les victimes, à peine à les secourir : au moment où les deux superpuissances s’entretenaient officiellement, le 18 mars à midi, 3,2 millions d’Ukrainiens avaient déjà pu quitter leur pays et 6,5 étaient comptés comme déplacés à l’intérieur des frontières, peu satisfaits sans doute d’être libérés des « néonazis » par le camarade Poutine.

Si l’on s’en tient aux communiqués officiels, tant américains que chinois, l’avenir de ce malheureux pays au centre du continent européen reste, théoriquement encore, suspendu à la bonne volonté de Pékin. On sait d’ores et déjà que le maître du pouvoir comme son ministre des Affaire étrangères feignent encore une solidarité avec les thèses déconcertantes de la Moscovie : celles d’un agresseur, de 146 millions d’habitants, se disant menacé par sa victime de 42 millions de citoyens.

Le 4 février Xi Jinping et Vladimir Poutine célébraient leur « amitié éternelle… ». Cette déclaration a été publiée avant la reconnaissance par Moscou, le 21 février, des républiques sécessionnistes, ou plutôt rattachistes, du Donbass, ceci annonçant l’opération militaire spéciale des jours suivants. Le 7 mars, encore, Wang Yi prétendait que « quelle que soit la situation internationale, le partenariat stratégique entre la Chine et la Russie restera inébranlable ».

Mais comme aucun acte concret n’est venu confirmer ce partenariat et cette amitié, on ne saurait y voir autre chose qu’un instrument de chantage en vue d’obtenir des États-Unis et de l’Europe des gages plus forts, sur les dossiers qui préoccupent le géant asiatique.(1)⇓

En vérité la position diplomatique actuelle de l’Empire du milieu a été définie par Valérie Niquet, spécialiste de l’Asie à la Fondation pour la recherche stratégique : « la Chine aime la Russie, mais une Russie affaiblie et en position de demandeur. ».(2)⇓

Ainsi, pour la première fois depuis les accords Nixon-Mao de 1971, la Chine communiste se trouve en position d’arbitrer le choc entre les Occidentaux et le Kremlin. À l’évidence, elle négociera le plus cher possible sa bonne volonté. Et celle-ci tiendra compte d’abord de l’accumulation financière qu’elle a développée depuis 1979, grâce à la sous-traitance industrielle et commerciale de ses partenaires américains, européens et japonais. Ce phénomène se traduit d’ailleurs hélas par la délocalisation de nos productions et le chômage de nos ouvriers. C’est cela qui permet aujourd’hui au régime de Pékin de conduire un groupe de gouvernements du Tiers-Monde, dirigeants de pays débiteurs de la finance chinoise, qui se sont abstenus à l’ONU, ou n’ont pas participé au vote condamnant l’agresseur dans le conflit russo-ukrainien. Pour mieux comprendre la nature des relations entre le gouvernement actuel de Pékin et l’oligarchie poutinienne, il faut d’abord se rapporter au passé des deux pays.

Parmi les nombreuses raisons avancées pour condamner l’aventure ukrainienne du Kremlin, mentionnons d’abord le retour au système des blocs qui avaient prévalu de 1949 à 1991. Cette régression s’observait en effet depuis 20 ans : lentement jusqu’ici mais à l’évidence désormais sûrement… Le Kremlin tente d’en redéfinir les lignes de partage. Il entend les tracer une fois de plus avec violence sur le sol européen, sans que le citoyen Poutine n’accepte de considérer la préférence des peuples. Erreur criminelle.

En revanche, la thèse de la folie ne veut strictement rien dire : un fou a tout perdu sauf la raison. Dans le cas précis, nous nous trouvons en présence d’une logique parfaitement décelable, affirmée publiquement depuis des années.

Un tout petit observateur indépendant comme l’auteur de ces lignes pouvait le percevoir dans la Chine de 2004. Après quelques années d’illusions sur la persistance de la culture de ce grand pays, il lui souvient d’avoir fait quelques emplettes dans l’immense librairie Xinhua qui occupe plusieurs étages au bas de l’Avenue Wangfujing, prétendue « Champs Élysées de Pékin ». On y trouvait en vedette les traductions de Marx et Engels, et même un petit rayon Nietzsche qui permettait d’acquérir une édition chinoise de la Volonté de Puissance certainement comprise à contresens. Or, un petit peu plus loin, une surprenante vedette des étals du magasin s’appelait déjà… Vladimir Poutine.

En effet, les stratèges du communisme chinois misaient, de longue date, de façon claire et compréhensible, sur leurs retrouvailles historiques avec le pays de Joseph Staline, auquel les princes rouges, ainsi nomme-t-on les oligarques locaux, doivent tant.

En symétrique, on pourrait noter les délires « eurasiatiques ». On peut les retrouver sous certaines plumes propagandistes. Plus concrètement cette Eurasie n’a cessé de chercher sa dimension concrète depuis un traité de 1996 fondateur de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Certes il existe au plan intérieur des différences certaines : le parti « Russie unie » se différencie, chez soi, du parti communiste. Au contraire, l’Empire du milieu est lui-même gouverné, et toutes ses institutions, à commencer par ses banques, sont contrôlées de près, par les 90 millions d’adhérents de l’organisation centenaire, créée en 1921 sous l’égide du Komintern, restructurée par Mao Tsé-toung sur une base militaire, après le coup de force du Kuomintang en 1927-1928 liquidant le mouvement communiste originel.

Ce n’est sans doute pas aux anciens ministres devenus porte-parole des intérêts prochinois, à un Raffarin à droite, à un Le Guen à gauche, que l’on demandera des éclaircissements. La Chine est en passe de devenir une puissance bien supérieure à celle de la nuisance dictatoriale poutinienne dont elle ne fera qu’une bouchée, le moment venu. S’en préoccuper relève de l’urgence civique.

JG Malliarakis  

Apostilles

  1.  cf.la tribune de François Chimits et Jacob Mardell : « Pour le Parti communiste chinois, l’objectif de développement économique et de stabilité reste la priorité absolue »
  2.  cf. sa tribune dans Le Monde du 28 février.

https://www.insolent.fr/

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