De la France coloniale à la France colonisée, l’analyse de Bernard Lugan

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Bernard Lugan a récemment publié Comment la France est devenue la colonie de ses colonies. Dans ce livre qui fait suite à une longue série d’ouvrages très documentés, tout à la fois très  « pointus » et  très compréhensible, concernant  tous les  aspects de la vie et de l’histoire africaines, – on se souviendra notamment des incontournables Esclavage, l’histoire à l’endroitPour en finir avec la colonisation ou Les guerres du Sahel des origines à nos jours -, Bernard Lugan dresse une fois pour toutes le bilan de cette aventure coloniale française. Cet ouvrage sera-t-il le joyau d’une impressionnante bibliographie d’une trentaine de titres, tous consacrés  au continent « noir » ? Le lecteur jugera.

« La Corrèze avant le Zambèze » !

Est-il nécessaire de présenter le professeur Bernard Lugan qui, depuis maintenant  plusieurs décennies, consacre tout son temps à tenter d’éclairer ses contemporains sur les réalités africaines, notamment grâce aux cartes si lisibles publiées dans « L’Afrique réelle », sa revue mensuelle seulement disponible par abonnement sur Internet ? Les autorités françaises, avant de s’embarquer dans d’imprécises aventures guerrières au Sahel, auraient  bien été inspirées de le consulter ! Avec sa dernière publication, « Comment la France est devenue la colonie de ses colonies », il démontre avec brio et, contrairement aux idées reçues, que l’Empire nous a coûté plus cher qu’il nous a rapporté. Les chiffres sont là, sous nos yeux, incontestables. Par exemple, entre 1946 et 1956, une période qui précéda et accompagna l’émergence d’un désir indépendantiste chez nos « colonisés », la France a dépensé pour la seule construction d’infrastructures, l’équivalent de 30,29 milliards d’euros supplémentaires. L’auteur estime que « cette entreprise titanesque fut intégralement payée par les impôts et l’épargne des Français. Elle coûta à la France 22 % de toutes ses dépenses sur fonds publiques ». On connait la célèbre formule prêtée au journaliste Raymond Cartier, grande plume de l’hebdomadaire Paris-Match de jadis, qui revendiquait  dans un amusant raccourci phonétique, le choix de « La Corrèze avant le Zambèze », même si ce fleuve n’était pas dans notre périmètre ultra-marin…Combien de kilomètres de routes asphaltées, de dispensaires, d’aérodromes, de barrages, d’écoles et de lycées, cela représentait-il ? Combien de ces équipements auraient-ils pu être octroyés au Cantal, à la Meuse, à la Manche ou aux Alpes maritimes ? La France, pour maintenir et développer son domaine colonial, s’est saignée aux quatre veines. Etait-ce nécessaire ?

Demeurer une grande puissance

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, quels étaient les atouts pour que notre pays reste, sinon une « Grande puissance », tout au moins demeure une puissance moyenne, capable de jouer un rôle dans le concert des nations » comme on dit ? Meurtrie, encore traumatisée par quatre années d’occupation, humiliée par sa trop rapide défaite de mai et juin 1940, la patrie de Jeanne d’Arc, de Pascal, de Victor Hugo et de Pasteur, se devait de « se pousser du col » pour figurer  au banquet des vainqueurs. Son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies en dépendait un peu. L’empire était, à vrai dire, sa seule bonne carte dans la manche, bien avant que l’arme atomique n’entre dans sa panoplie militaire. Un empire qui se désagrégea au fur et à mesure des évolutions de l’opinion publique, et des révoltes spontanées ou organisées de l’extérieur par « les puissances qui nous « voulaient du bien », y compris chez nos bons  alliés anglo-saxons. Le conflit Indochinois où la France tenta vainement de conserver son statut de « grande puissance », en dépit de l’héroïsme de son corps expéditionnaire, fut le premier coup de gong ponctuant sa lente descente aux enfers. Les uns après les autres, les États  associés au sein de l’Union française,- Vietnam, Laos, Cambodge-, les protectorats,- Maroc et Tunisie-, les contrées sous tutelle de la SDN puis de l’ONU, -Cameroun, Togo-, prirent la porte de sortie, avant que le drame algérien ne ponctue d’un point final et sanglant l’aventure coloniale française. Une épopée pour certains où s’illustrèrent des Savorgnan de Brazza, des Marchand, des Lamy, des Lyautey, des Gallieni, des Faidherbe, des Schweitzer… Auparavant, l’ancienne AOF comme l’ancienne AEF, ainsi que Madagascar,-tout en restant membres de la « Communauté » initiée par De Gaulle-, avaient pris le large, d’une manière pacifique. Le bilan était amer, l’addition salée.

Dire « Non » à la repentance avec Bernard Lugan

Au fil des 238 pages articulées en 9 chapitres et 2 annexes, le lecteur pourra objectivement s’informer du coût de la colonisation et de la décolonisation, notamment à propos de l’Algérie où notre mémoire est rafraichie. Un autre aspect abordé par Lugan, c’est la notion de « repentance ». Non, la France n’a pas à rougir  de son passé colonial. Elle a mis fin aux guerres tribales, à l’esclavage, éradiqué durablement certaines maladies, soigné, éduqué, pacifié, défriché, avec le concours, bien sûr, des autochtones. Si notre pays avait été cet épouvantable bagne pour les immigrés tel que décrit dans une certaine presse, comment expliquer alors, que nos anciens colonisés s’y précipitent en bataillons serrés pour profiter de ses avantages sociaux ? N’est-ce pas le président algérien lui-même, Abdelmadjid Tebboune, qui revendiquait la présence de 5 millions de ses compatriotes dans l’hexagone, les deux-tiers au moins ayant la nationalité française ? Un nombre équivalent à la moitié de la population maghrébine  en Algérie lorsque nous partîmes en juillet 1962. Et que l’on ne parle pas de « pillage colonial » comme l’écrit l’auteur, ou « d’expiation de crimes imaginaires ». Il y eut, certes, des opérations de police, – Cameroun et Madagascar-, et deux guerres, – Algérie et Indochine-, mais notre armée ne s’est pas abaissée avec complaisance dans les ignominies dont elle est accusée. Mais ne nous faisons aucune illusion, au tribunal de l’histoire, la France sera jugée coupable, car comme l’écrit l’auteur en guise de conclusion, « L’impasse est définitive parce que les colonisateurs sont toujours présentés comme des agresseurs et les colonisés comme des victimes ».

Jean-Claude Rolinat 10/03/2022

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