La manipulation des mots

Notre nouvelle rubrique, confiée au professeur Philippe Pichot-Bravard, veut montrer que la Révolution française n’est pas terminée comme le dit Vincent Peillon, ex-ministre socialiste de l’Éducation nationale. Cette fois, notre nouveau chroniqueur nous montre comment la politique, qui était l’art de rendre possible les choses nécessaires au bien d’un pays, devient un pur exercice verbal, dans lequel les mots ne sont plus des moyens de communiquer mais plutôt de communier dans un même idéal impossible : la Révolution.

Par delà sa complexité, et la multiplicité des causes qui l’ont engendrée, la Révolution française fut, essentiellement, une révolution idéologique. Elle entraina un bouleversement complet de l’ordre de la cité visant à détruire l’ordre social et juridique établi pour le remplacer par un ordre nouveau inspiré par une idéologie réputée scientifiquement infaillible.

L’ordre du jour était à la « régénération ». Régénérer, redonner naissance : les constituants de 89 entendaient donner naissance une France nouvelle. L’ampleur de cette régénération fut soulignée par le député Jean-Paul Rabaut Saint-Etienne le 3 novembre 1789 : « Chargée de faire le bonheur d’un peuple, […], il fallait renouveler ce peuple même, changer les hommes, changer les choses, « changer les mots… »

« Changer les mots » : la manipulation de la langue fut au coeur de la régénération révolutionnaire. C’est l’une des expressions du nominalisme dominant. Pour les révolutionnaires, nominalistes, les choses n’ont pas de nature elles n’existent que par les mots dont on se sert pour les qualifier. Dès lors. « la liberté doit exister dans les mots par lesquels vous exprimez les choses », affirmait Robespierre le 8 octobre 1789. Des le commencement de la Révolution, les mots furent une arme, qui permettait de stigmatiser l’adversaire, de le décrédibiliser et de justifier son extermination, mais aussi de mobiliser l’opinion, de galvaniser les individus et de manipuler leur intériorité. « Liberté », « Peuple », « Patrie », « Tyrannie », « Aristocratie », « Fanatisme » : tous ces mots n’avaient pas dans la bouche des militants révolutionnaires le même sens que pour le commun des mortels. Ainsi, en 1797, dans un ouvrage intitulé Du fanatisme dans la langue révolutionnaire ou de la persécution, le philosophe Jean-Francois La Harpe expliquait que « le propre de la langue révolutionnaire est d’employer des mots connus, mais toujours en sens inverse ».

Hier le « peuple »

La manipulation du mot « Peuple » fut d’une haute importance stratégique. Pour le commun des mortels, le « Peuple ». désignait l’ensemble de la population. Pour les orateurs révolutionnaires, le « Peuple » ne désignait que la partie de la population qui adhérait à la Révolution. Ceux qui n’adhéraient pas la Révolution ne faisaient pas partie du « Peuple », ce n’étaient que des ennemis du « Peuple », des « aristocrates », autre terme piégé désignant les membres de la noblesse, par extension, tous ceux qui étaient associés à l’administration des seigneuries, procureurs fiscaux, notaires et fermiers des seigneuries, puis, par amalgame, tous ceux qui étaient réputés partager les mêmes convictions que les  seigneurs, c’est-a-dire tous ceux qui rejetaient le bouleversement révolutionnaire. Entre les deux significations du mot « Peuple », il existait un écart important propice à toutes les manipulations. Ainsi, l’image du « Peuple de Paris » qui aurait pris la Bastille est-elle fausse. Le peuple de Paris n’a pas pris la Bastille. Paris comptait à l’époque 625 000 habitants. Or, tous les témoins soulignèrent que les manifestants présents au pied de la Bastille le matin du 14 Juillet n’étaient que quelques milliers, petitement comptés. Jean-Baptiste Salles, député du Tiers État, cita le chiffre de « deux mille bourgeois et cinq cents Gardes françaises ». Une récompense fut attribuée aux « vainqueurs de la Bastille ». La liste nous est parvenue : elle comprend 954 noms. Cependant, cette image permit de faire croire à un vaste mouvement populaire qui n’existait pas. À cet égard, Camille Desmoulins devait déclarer, le 21 octobre 1791, à la tribune de la société des Jacobins, que les événements de juillet 1789 n’étaient pas l’expression d’un soulèvement du peuple mais de manœuvres souterraines menées par quelques initiés : « Oui, Messieurs, pour ceux qui, ainsi que moi, ont consacré, depuis trois ans, toutes leurs pensées à la Révolution, qui ont suivi celle qui s’est faite aux lieux où elle s’est faite, ce n’est point un paradoxe que le peuple ne la demandait point, qu’il n’est point allé au-devant de la liberté, mais qu’on I’y a conduit. L’après-diner du 12 juillet, et mieux encore toute la nuit suivante, j’ai été à la source de l’insurrection, et je l’ai bien observée ». Et d’ajouter : « Le peuple de Paris n’a été qu’un instrument de la Révolution : l’histoire nous dira quels en furent les ingénieurs […]. Ce n’est point faire de notre Révolution une révolution à part, c’est,  au contraire, la faire semblable à presque toutes les autres que de dire que ce n’est point le peuple qui l’a voulue, qui l’a faite. Partout, c’est le petit nombre, deux ou trois citoyens, qui ont fait les révolutions ».

… La liberté et la patrie

Le mot « Liberté » fut, lui aussi, agité comme un drapeau pour mobiliser – et manipuler l’opinion en faveur de la Révolution. Le mot « liberté » peut revêtir différentes significations. Pour le juriste, la liberté désigne le statut de la personne qui jouit de la pleine capacité juridique, échappant à toute servitude ; pour la philosophie chrétienne, la liberté désigne le « libre-arbitre », considéré comme l’une des caractéristiques de la nature humaine, un « libre-arbitre » dont la philosophie matérialiste, diffusée par les milieux encyclopédistes et les sociétés révolutionnaires, nie la possibilité ; pour la philosophie libérale, la liberté désigne « l’autonomie de la volonté » exercée dans le respect des lois ; pour les hommes de 89, la liberté désignait la souveraineté nationale et le droit des citoyens à participer à l’exercice de celle-ci en choisissant leurs représentants, en participant aux fêtes révolutionnaires, ou en contribuant, par leur vigilance dénonciatrice, au succès de la Révolution. Une telle pluralité se prêtait à l’ambiguïté. En arborant le drapeau de la Liberté, les révolutionnaires se voulaient les défenseurs du principe de la souveraineté nationale, mais suggéraient que ceux qui s’opposaient à eux n’étaient pas seulement les adversaires d’un mode de gouvernement particulier mais aussi les partisans de la servitude des personnes, les négateurs du libre-arbitre, comme de l’autonomie de la volonté, en un mot des hommes dénaturés refusant à l’homme d’être lui-même, des « ennemis du genre humain ».

Comme l’a montré Jean de Viguerie dans Les Deux Patries, avec la Révolution ’imposa une nouvelle conception de la patrie, qui découlait des théories du contrat social, en particulier de la version qu’en a donné Rousseau en 1762. Pour les révolutionnaires, la « Patrie » est une notion artificielle qui repose sur un acte de volonté, l’adhésion exprimée par ceux qui ont décidé de s’associer pour fonder une société et qui deviennent ainsi les citoyens d’une Cité dont il leur appartient de définir les valeurs les contours. La patrie révolutionnaire se définit par des idées, par des valeurs, et non par une histoire. un territoire et une population. Alors que les Français de l’Ancienne France considéraient la patrie comme la terre des pères, fondant leur appartenance à cette patrie sur l’enracinement dans le temps et l’espace, sur la piété filiale et I’amitié politique, la Révolution la définit comme la communauté des citoyens associés entre eux par contrat. Lui appartenir impliquait l’adhésion aux valeurs de la Révolution. Être patriote exigeait d’ « aimer la Révolution ». Servir la Patrie, c’était servir la Révolution ; rejeter la Révolution, c’était « trahir » la Patrie. Cette définition idéologique de la « Patrie » substituait aux frontières géographiques une frontière idéologique. Tous ceux qui adhéraient à la Révolution, quel que soit leur nationalité étaient réputés patriotes alors que tous ceux qui rejetaient la Révolution, fussent-ils français de vieille souche, étaient réputés ennemis à abattre. Le patriotisme révolutionnaire cultiva ainsi à la fois l’esprit cosmopolite et l’esprit belliciste.

Aujourd’hui la dignité

Aujourd’hui, alors que, selon Vincent Peillon, « la révolution n’est pas terminée », cette manipulation de la langue domine et brouille plus que jamais le débat public. Les termes de « démocratie », « État de droit », « droits de l’homme », « Europe », « progrès », « discrimination », « racisme »,  « droits des femmes », « dignité » sont autant de termes piégés employés pour manipuler l’opinion. Instrument de transformation de la société, la « théorie du genre » découle de la conception nominaliste du langage : les choses ne sont que ce que l’on dit qu’elles sont. La manipulation du mot « dignité » au cours du débat sur l’euthanasie en est une illustration. Pour les promoteurs de l’euthanasie, il n’est question que de « mourir dans la dignité », formule d’une proximité si troublante avec celle qu’employait, pour justifier l’euthanasie, le régime national-socialiste : accorder aux handicapés et aux grands malades, « une mort miséricordieuse ». Or la miséricorde était aussi étrangère à l’idéologie national-socialiste que la « dignité » l’est a notre société complètement avachie. Il est singulier que I’on défende aujourd’hui le « droit à mourir dans la dignité » alors même que les habitudes et de vie sont devenues profondément indignes de la nature humaine. La société de consommation, l’idéologie libertaire et la bureaucratie numérique se sont combinées, en effet, pour rendre les conditions terre de vie inhumaines, indignes. Les partisans de l’euthanasie confondent « dignité et utilité économique », escamotant le fait que la dignité de I’homme ne dépend pas de son utilité, de son autonomie, de son apparence, mais de son être, de sa nature, et du soin que met I’homme à agir conformément à sa nature de créature de Dieu, d’être raisonnable, spirituel, social et affectif. Quant à prétendre, comme l’a fait récemment Emmanuel Macron, que « l’IVG est une conquête immense pour les femmes et pour les hommes, pour la dignité et I’humanité de tous », cela ne fait qu’illustrer le remarquable talent de l’homme à forger des sophismes en jonglant avec les mots.

Photo : Derrière l’éloquence révolutionnaire, une manipulation des hommes par les mots pour les conduire de gré ou de force vers leur « liberté ». Ici, une reprise au XXe siècle de la version idyllique de la Révolution du peintre David (le Serment du Jeu de Paume) dans lequel figurent de grands orateurs comme Barnave, Mirabeau ou Robespierre. Alors même que David lui-même ne termina pas l’oeuvre, l’unité de la révolution étant dès 1792 impossible à soutenir…

Philippe Pichot Bravard Monde&Vie 28 février 2022 n°1008

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