La construction européenne actuelle a-t-elle encore un sens ? (texte de 1997)

La construction européenne est la grande question de cette fin de siècle. Celle grande vision politique est d’autant moins simple qu’on ne la résoudra pas en prenant position pour ou contre. II s’agit plus d’une question de forme, personne n’étant contre l’Europe, des institutions communes ou une coopération entre pays européens.

Un premier constat s’impose ; la marche vers la construction européenne sous sa forme actuelle continue comme s’il ne s’était rien passé, de la réunification de l’Allemagne ou de l’effondrement du communisme dans les pays de l’Est.

Cette nouvelle donne pourtant ne peut que changer radicalement la conception de la communauté européenne qui s’était bâtie après guerre sur Ia réconciliation franco-allemande dans un contexte de monde bipolaire Est-Ouest. La réunification allemande pose en effet de façon aiguë la différence entre les deux visions du monde (Weitanschauung) propres à la culture de ces deux pays. La France ayant de l’Europe une vision égalitaire alors que l’Allemagne la conçoit comme une pyramide, elle-même se trouvant bien sûr tout en haut. La vision allemande du monde est et a toujours été inégalitaire. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement une vue de l’esprit puisque, par sa position géographique, sa puissance économique et démographique, cette conception pourra se mettre en place.

De ce premier et grand malentendu résultera par la suite bien des désillusions. La domination économique qu’exercera l’Allemagne sera sans doute le plus solide et durable que celle qui provient d’une bataille gagnée, l’histoire prouvant toutes les conséquences perverses à gérer par la suite.

Après l’effondrement du système économique socialiste on peut aussi difficilement construire l’Europe contre ou sans le monde slave ou la Russie ! Le problème de la frontière se pose sans cesse pour la construction d’une Europe faite de trous (Suisse, Norvège … ) et de demi-trous (Grande Bretagne) avec en plus le problème existentiel de savoir si la Turquie en fait partie ou non. Dans le cas où elle serait membre, de nombreux pays comme le Maroc ou Israël demanderaient à entrer dans la communauté européenne. L’idée d’un grand ensemble uni se détruit d’elle-même par son extension infinie. Plus l’Europe s’élargit, plus elle devient minimaliste. Un des plus grands freins à une vie réellement commune est que l’immense majorité des hommes ne maîtrisera jamais parfaitement qu’une seule langue, les individus totalement bilingues ou plus étant des exceptions. Cependant que dans les pays où existent plusieurs langues officielles (Canada, Belgique), les réticences à parler la langue de l’autre sont encore plus folles.

L’ABSTRACTION CONTRE LA NATION

Ce n’est sans doute pas un hasard si l’idée de la construction européenne a germé dans le cerveau d’un Français : Jean Monnet, la France étant le pays qui se veut celui de l’égalité et de l’universel.

La construction actuelle de l’Europe est dans le fond basée sur la philosophie des droits de l’homme qu’il faut distinguer de ses paragraphes pris séparément. Cette philosophie politique veut fonder un homme abstrait sans références nationales, ethniques, de sexe, sociales ou religieuses (ces aspérités devenant des saletés à reléguer au fin fond de la vie privée).

Cette idéalité de l’homme n’a rien d’absolu, elle est une extrapolation construite à partir d’un monde existant (qui fut d’ailleurs celui de la société française au XVIII siècle).

Toute politique humaine commence donc par la volonté d’édification d’un homme nouveau, actuellement l’homo europaeus (très proche de l’homo mondialis), doté d’une nouvelle identité européenne, auberge espagnole où chacun à défaut d’y prendre quelque chose qui n’existe pas, y déverse tous ses fantasmes (Europe blanche ou chrétienne, club de riches, volonté de puissance, anti-américanisme larvé, peur de l’Allemagne, haine des nations, de sa nation ou tout simplement haine de soi, néo-nationalisme européen ou avant-dernière étape qui précède la grande dilution totale, nouvel homme médian produit de toutes les cultures, homme informe sans entité ni passion

comme par exemple le prônent Jacques Delors ou Jean-Louis Bourlanges).

Face à cette philosophie des droits de l’homme, nous avons deux critiques majeures, l’une de gauche, l’autre de droite.

Pour ces deux critiques, l’homme abstrait n’existe pas, il n’y a que des hommes faits de chair et de sang avec une histoire, un passé.

Marx définit essentiellement l’homme charnel et concret dans sa classe d’origine. Les droits de l’homme pour emprunter sa phraséologie ne sont qu’une superstructure (institution) construite à partir d’une infrastructure ( système économique). La gauche a voulu élaborer une société sans classes pour construire un monde nouveau. Comme chacun sait, ce mythe s’est effondré. La critique de droite vis-à-vis des droits de l’homme vient principalement du philosophe anglais Burke pour qui l’homme est le produit de sa nation, communauté des vivants et des morts. Elle crée donc soit des Français, des Allemands et des Russes et non des hommes abstraits ou des monades leibniziennes. On peut conclure de ces deux critiques que les deux racines de l’homme en plus des différences individuelles sont la nation et sa classe sociale.

Après l’échec de l’élaboration d’une société sans classes on veut maintenant construire un autre délire, celui d’un monde sans nations, ou celles-ci bien émasculées puisque maintenant ce n’est plus, parait-il, à cause des classes sociales mais à cause des entités nationales que les hommes ne s’aiment pas. Pourtant, les différenciations-fascinations qu’elles créent font souvent que des hommes et des femmes s’attirent réciproquement.

Au temps du marxisme flamboyant, le capitalisme était responsable de tous les maux et cela était simple à comprendre (guerres, chômage…), une interprétation de l’histoire en termes nationaux semblait primaire, maintenant il a été décrété que c’est la nation et son prolongement, le nationalisme, qui doivent endosser tous les fléaux de la terre.

Cette hargne intellectuelle est d’autant plus réductrice et surprenante qu’actuellement aucun pays majeur en Occident n’a de velléités guerrières contre un autre et qu’un équilibre dissuasif s’est établi. Les tensions ou les violences existantes ne proviennent que des régionalismes ou des religions ou plus largement de chocs de civilisation que n’empêche en rien la construction européenne actuelle, Mais le mot d’ordre actuel reste la destruction des nations,

Que sont-elles précisément ? Des groupements humains qui se sont unis avec lenteur par l’Histoire, la géographie et une culture communes, Elles ont pour elles la force de la durée et une certaine homogénéité et l’histoire montre en Europe que tous les ensembles multinationaux, quelles que soient leurs formes (Empires romain, napoléonien ou austro-hongrois. URSS ou Yougoslavie), ont disparu alors que les nations – parfois en changeant de nom (Gaule-France) – subsistent, Trois ou quatre mille ans de nation française ou gauloise pèsent infiniment plus lourd que les trois cents pages du traité de Maastricht.

LA VRAIE RICHESSE DE L’EUROPE

Une culture nationale pour s’épanouir  pleinement à besoin d’avoir une aire définie par des structures politiques indépendantes, tout ce qu’ont réclamé et fini par obtenir les nations de l’Europe de l’Est enfermées pendant longtemps dans un carcan qu’on essaie de construire maintenant à partir de l’Ouest, peut-on dire avec l’accord des peuples lorsqu’on refuse l’avis par référendum à certains ?

La principale richesse de l’Europe étant sa diversité (qu’on devrait accepter pour les «autres» mais refuser pour l’homme blanc), le traité de Maastricht et sa monnaie unique avec ses critères de convergence ne vont-ils pas détruire par une uniformisation outrancière (c’est-à-dire la standardisation des lois, de la monnaie, des coutumes, des réglementations … rêves de technocrates d’un monde uniforme) tout ce qui a fait la force, la beauté et la source d’inspiration des artistes et penseurs de notre continent ?

Créer une identité à partir de la monnaie est d’ailleurs sacralisation du Veau d’Or : « Nous avons la même monnaie, nous sommes donc semblables et appartenons à la même fraternité. » 

Nous sommes dans une situation perverse où un homme élu à la fonction suprême d’un pays (donc censé le défendre, être le garant de sa pérennité, de son intégrité et de sa puissance) va organiser sa liquidation et prôner le renoncement, situation d’autant plus irréelle que ce président «fédéraste» est l’héritier d’un parti qui prétend incarner la souveraineté et l’indépendance de la France.

Une chose est sûre, comme pour l’élaboration d’une société sans classes, la volonté d’édification d’un monde sans nations s’essoufflera, lassera et se détruira d’elle-même et, pourquoi pas, exacerbera les nationalismes. La seule question qui se pose comme pour la chute du communisme : après combien de dégâts ?

Tout cela se mesurera hélas ! en termes de baisse de croissance, donc de retard économique, l’aggravation dramatique du chômage et de la disparition de pans entiers de notre industrie et de notre culture.

Patrice GROS-SUAUDEAU Statisticien-économiste

RIVAROL 14 MARS 1997- 

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