Cette dette qu’on laisse à nos enfants !

La dette publique française s’établit, selon l’INSEE, à 2 762 milliards d’euro pour son deuxième trimestre, soit 115 % du produit intérieur brut du pays. Elle devrait, selon toute vraisemblance, passer la barre des 3 000 milliards d’euros très prochainement. Cette nouvelle a été peu commentée et ce quasi-silence est lourd de significations.

Entre deux attitudes extrêmes – les tenants de l’orthodoxie budgétaire et les partisans de la dépense à tout va – une approche politique et souveraine de la dette peut être dégagée permettant d’envisager cette question sous un autre angle que comptable. En effet, une vision strictement technocratique ne permet pas d’envisager la portée éminemment politique, notamment en termes de souveraineté, de la dette.

Au sens de Maastricht et donc de Bercy, la dette publique s’entend comme l’ensemble des engagements financiers pris sous la forme d’emprunts par les pouvoirs publics (États, collectivités territoriales, opérateurs publics et assimilés). Cette définition large ne permet pas d’en saisir les enjeux profonds. Il y a dette et dette !

Depuis 1226 avec le règne de Saint Louis, que l’historien Jacques Le Goff qualifiera de « premier roi de l’endettement » jusqu’à la chute du second Empire en 1870, les finances françaises sont caractérisées par l’allocation de la dette, principalement, aux dépenses régaliennes et d’investissement auxquelles la Couronne puis la Nation ont dû faire face. De l’acquisition des reliques de la Passion à la politique industrielle et commerciale de Colbert en passant par le financement des septième et huitième croisades, des guerres de sept et de trente ans et des travaux structurels des grands règnes jusqu’a Napoléon, l’endettement de la France a rarement servi au simple fonctionnement de I’État. Au début de la Ve République cette politique sage visant à financer des investissements structurants (autoroutes, villes nouvelles, aéroports, trains, nucléaire) a été suivie par les trois premiers présidents.

La dette publique, sur six siècles environ, n’a jamais dépassé 80 % de la richesse nationale le pic étant atteint à la fin de l’Ancien Régime et la fourchette basse étant celle des régimes bonapartistes et des années de Gaulle et Pompidou.

On retrouve l’expérience des siècles dans cet adage de la Banque de France « une dette qui augmente et échappe au contrôle de l’État est dangereuse. En revanche, une dette maitrisée peut être bénéfique à la condition que les dépenses ainsi financées créent des richesses pour l’avenir ». Inutile de dire que nous en sommes loin aujourd’hui.

Une triple soumission

Les derniers budgets votés à l’équilibre voire en excédent datent des années 1970. La dette s’élevait à environ 20 % en 1978. Elle a pris 90 points en 50 ans. Cet accroissement vertigineux est le résultat de trois soumissions.

La première soumission tient aux conséquences des traités de Maastricht et de Lisbonne qui interdisent à la « banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres […] d’accorder des découverts ou tout autre type de crédits […] aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux organismes ou entreprises publiques des États membres », empêchant toute véritable politique financière propre à chacun des pays ayant signé les traités.

La deuxième soumission tient, selon l’Agence France Trésor, à une détention pour moitié de la dette publique française par des mains étrangères, publiques comme privées.

La troisième soumission résulte des orientations budgétaires nationales marquées par une explosion des dépenses des administrations publiques atteignant 435 milliards d’euros au titre de leurs dépenses de fonctionnement comme des dépenses sociales d’un montant total de 665,5 milliards d’euros selon l’INSEE. Combinées à un accroissement moindre des recettes, ces évolutions ont conduit, toujours selon l’INSEE, à un effet boule de neige de l’endettement.

La dette publique n’est désormais plus qu’un moyen pour l’État d’acheter une paix sociale provisoire. Sous le seul quinquennat d’Emmanuel Macron, que I’on présente pourtant comme un homme raisonnable, la dette s’est accrue de plus de 780 milliards. Certes, Ia crise de la Covid est passée par là avec son remède du « quoi qu’il en coûte ».

Mais plus profondément, le niveau record de la dette est aussi le signe d’une renonciation de l’ensemble de la classe politique à la maîtrise des finances publiques dans le sens d’une vision à long terme. II est vrai que le président de la République a entendu que des crédits, générés par la dette, soient alloués à des dépenses d’investissement mais l’essentiel de la dette finance des dépenses de fonctionnement.

Surtout, le retour de l’inflation (déjà à 5 % dans l’Union Européenne) représente une menace latente sur nos finances publiques. En effet, si l’augmentation des prix est relayée au cours de l’année 2022 par une augmentation des salaires, alors la spirale inflationniste conduira à un relèvement des taux d’intérêt et donc à un renchérissement du service de la dette : l’étranglement de nos finances publiques sera terrible.

Les Français, très peu conscients de ce risque, anesthésiés par le poison lent de l’argent « magique », dansent au-dessus dune flaque d’essence avec un briquet à la main. Le futur quinquennat apparait donc comme celui de tous les dangers, la crise de la dette pouvant servir de catalyseur à toutes les autres crises que connait la France depuis plus de quarante ans.

Léonor Volques Monde&Vie 2 janvier 2022 n°1006

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