Idée prussienne, destin allemand 4/5

Mais les lourdes charges financières imposées aux habitants n’étaient pas administrées arbitrairement ; l’État pro­mouvait la construction des manufactures et des filatures, fondait des banques et entreprenait l’assèchement des marais. Cette politique, très moderne pour l’époque, créait emplois et subsistance, tout en étant accessoire­ment (et accessoirement seulement) philanthropique. Cette philanthropie accessoire déterminait aussi la politi­que d’immigration xénophile : huguenots, protestants de Salzbourg, vaudois, mennonites, presbytériens écos­sais, juifs, trouvèrent en Prusse une nouvelle patrie. Tous pouvaient parler leur langue, cultiver les valeurs reli­gieuses de leur choix et vivre à leur façon. Les plus hautes fonctions leur étaient très rapidement accessibles. Les quelques millions de Polonais qui, après les conquêtes territoriales du XVIIIe siècle, étaient devenus Prussiens n’eurent à subir aucune politique de germanisation forcée, comme ce fut le cas quelques décennies plus tard. Une telle libéralité provenait du fait que la Prusse n’était pas un “État national” et ne souhaitait pas l’être ; son objectif était d’être un “État de raison”. La philanthropie n’y avait donc rien de sentimental, elle n’était qu’un moyen au service de la raison d’État.

La noblesse prussienne fut très différente des noblesses française, autrichienne ou polonaise ; elle n’était pas urbaine ou courtisane, mais paysanne. La noblesse allemande non prussienne lui attribuait le sobriquet de Kraut­junker (de Kraut, “herbes, légumes”). Ce caractère avait pourtant l’avantage de créer une parfaite symbiose entre Junker et paysans. Le Junker n’était pas un “exploiteur” lointain et anonyme, mais un gestionnaire que l’on connaissait personnellement. Cette symbiose sociale, inattendue dans l’Europe du XVIIIe siècle, est peut-­être le véritable secret de la puissance militaire prussienne. Les paysans-soldats marchaient derrière leurs chefs sans l’enthousiasme patriotique que l’Europe allait connaître après la Révolution française. On n’exigeait d’eux qu’un inébranlable sens du devoir. La devise suum cuique pourrait fort bien se traduire par “à chacun selon son devoir”.

L’affirmation constante d’un type humain

Sebastian Haffner parle des trois indifférences majeures de la mentalité prussienne : l’indifférence confession­nelle, l’indifférence nationale et l’indifférence sociale. Les libéraux d’aujourd’hui admireront la première, dou­teront de la seconde et s’horrifieront de la troisième. Pourtant, ce qui, aux yeux des hommes du XXe siècle, apparaîtra comme la plus élémentaire des libertés, la liberté religieuse, représentait, au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, une contrainte encore plus dure que les servitudes militaires, la lourdeur du système fiscal ou la domination féodale. Plus tard, à la fin du siècle des Lumières, quand les religions auront perdu leur force d’attraction, le sens du devoir vis-à-vis de l’État allait devenir plus puissant que la responsabilité individuelle devant Dieu. Comment expliquer l’instauration de cette sobre et rude religion politique ? Comment les vertus de la Rome la plus ancienne ont-elles pu renaître dans cette région du Nord-Est européen, qui ne fut jamais soumise aux aigles des Césars ? Sebastian Haffner nous rappelle la persistance d’une religiosité populaire balto­-germano-slave dans ces pays si tardivement christianisés. Très peu de temps après avoir adopté le catholicisme, les Prussiens se rallièrent à la Réforme. Devenus protestants, on leur imposa une tolérance religieuse qui relati­visa leurs convictions luthériennes. Un vide se créa alors, qui fut rempli par l’éthique étatique ou la religion du devoir. Celle-ci procurait une sorte de satisfaction esthétique pour l’État. Comme la Prusse n’existait en vertu d’aucune nécessité, on peut estimer que sa nature était essentiellement idéelle, qu’elle correspondait à l’Esprit en marche dans l’Histoire. Sa réalisation constitue ainsi l’arrière-plan historique de l’idéalisme alle­mand et, partant, de la philosophie hégélienne du politique.

Mais cette conception de la vie a elle-même des racines très anciennes. Deux historiens, Hans-Joachim Schoeps (Preussen : Geschichte eines Staates, Ullstein, Berlin, 1966-1980) et le Britannique Francis L. Carsten (Die Ent­stehung Preussens, Ullstein, Berlin, 1981), ont souligné l’importance de la fondation de la Prusse par les Che­valiers teutoniques de Hermann von Salza. L’Ordre teutonique fut l’instance administrative de cette région au Moyen Âge. Il répartissait les colons allemands dans les zones où cela s’avérait le plus nécessaire. L’Ordre avait ses propres fonctionnaires, qui anticipaient déjà la future gestion prussienne. Une certaine rationalité était de mise dans cette zone de colonisation, ce qui constituait un contraste flagrant avec les principautés voisines. La noblesse propriétaire de terres jouait un rôle moins prépondérant que dans le reste de l’Europe ; la Prusse était peuplée de paysans libres, de petits propriétaires d’origine allemande ou prussienne. Ainsi, la majeure partie de la population se trouvait immédiatement placée sous l’autorité du seigneur politique et non sous celle d’un propriétaire terrien privé.

Hans-Joachim Schoeps mentionne un autre trait idéologique, dont toute étude sur la mentalité prussienne doit tenir compte : l’amalgame opéré entre la tendance religieuse piétiste et l’esprit des “casernes”. Le piétisme postulait une éthique sociale, et la volonté réformatrice qui le caractérisait n’avait rien d’irénique ; sa sobriété et sa rudesse prédisposaient ce mouvement protestant à devenir une religion pour “fonctionnaire”. Cette idéolo­gie piétiste de solidarité est une des racines de ce que Spengler, au XXe siècle, appellera le prussianisme. Il faut y ajouter d’autres idéologèmes, comme le calvinisme de la maison régnante, ou les idéaux néo-stoïciens importés de Hollande. Dans les règlements militaires, au début de l’histoire prussienne, on trouvera d’ailleurs, revenant de manière récurrente, les doctrines héritées de la Stoa, selon lesquelles la raison est en lutte perpé­tuelle contre les passions. L’officier devra d’abord être le maître de ses émotions. Plus tard, le Corpus juris militaris de JC. Lünig, enseigné dans les écoles d’officiers, recommandera la lecture des ouvrages de Sénèque, de Cicéron et d’Épictète. Les vertus antiques de patientia et de constantia furent ainsi les “formes” païennes ressuscitées par l’idéologie, au départ très chrétienne, des piétistes.

L’idée prussienne, c’est encore l’affirmation d’un type humain précis, exclusivement mis au service de l’État. Ce type humain ne pouvait s’affirmer, sur le plan éthique, que par ce genre d’État et, en retour, ce même État engendrait, favorisait ce type d’hommes. Le Prussien, au sens le plus élevé du terme, comme le civis romanus, n’avait pas à se faire violence. Il n’était, par l’exercice de ses qualités, ni en dehors ni contre son monde. Il en était l’incarnation. Il représentait l’État, quelle que fût sa position sociale. La qualité de Prussien n’a jamais été ainsi une exigence morale et individuelle, mais bien l’affirmation d’un type au sein d’une communauté don­née. A. de Benoist a énuméré ici même ces vertus “romaines” de la Prusse : « la clarté, la froideur du juge­ment, l’impersonnalité active, l’objectivité, la renonciation à tout enthousiasme romantique irraisonné, l’auto­discipline, l’austérité. À l’esprit allemand traditionnel, marqué par la persistance du rêve romantique médiéval, il (le Prussien) oppose la Sachlichkeit, l’aptitude à reconnaître ce qui est factuel » (Nouvelle école n°35, 1980, p. 49). Pour compléter ce tableau, il faudrait encore mentionner une certaine forme d’abnégation, sans pathétique et de tous les instants, ainsi que le refus des compromis pratiques. On peut véritablement parler d’une sorte d’ascétisme du caractère, de l’acceptation volontaire et silencieuse d’une règle qui finit par donner une liberté intérieure. Preussisch ist Entsagung : cette formule revient souvent sous la plume d’Oswald Spengler. Enfin, l’esprit prussien se caractérise par un sentiment foncièrement tragique de la vie, fondé sur la certitude que ce monde, entièrement bâti sur la volonté, disparaîtra le jour où celle-ci fera défaut. Le néant est probablement au bout de toute chose, mais ce n’est pas une raison pour accepter la fatalité ni pour se retirer du monde. D’où une volonté redoublée d’imprimer sur le monde une marque encore plus profonde.

L’unité allemande née de la guerre contre la France en 1870, grâce aux efforts de Bismarck et du roi de Prusse, a-t-elle représenté une extension politique du système prussien ? C’est une question que se posent les historiens allemands d’aujourd’hui. Leur réponse est négative. La fondation, à Versailles, dans la Galerie des Glaces, du deuxième Reich n’a pas “prussianisé” l’Allemagne. Le vieux roi Guillaume Ier, le jour qui précédait la céré­monie de Versailles, fondit en larmes et s’écria : « Demain sera le jour le plus infortuné de mon existence ! On enterrera la monarchie prussienne ! » Pour Sebastian Haffner et Wolfgang Vehnor, les victoires de Metz et de Sedan marquent en effet le triomphe de la bourgeoisie allemande et constituent le prélude de la Première Guerre mondiale, durant laquelle cette même bourgeoisie allait se heurter aux intérêts tout aussi strictement matériels des bourgeoisies anglaise, française et américaine.

1870 fut donc, pour la Prusse, l’année d’une victoire tragique. Le destin voulut en effet que cette éclatante victoire fût la cause première des grands conflits à l’issue desquels la Prusse allait disparaître. La fondation du deuxième Reich intégra la Prusse à un monde allemand où elle n’avait pas que des amis. Ses valeurs y furent soit édulcorées, soit, au contraire, exaspérées et faussées par les résistances d’une autre sensibilité allemande. Plus grave encore fut la rupture avec la France, nation avec laquelle la Prusse avait infiniment plus d’affinités que l’on ne veut bien le dire. Au regard de l’évolution historique, on peut penser en effet que l’alliance de l’es­prit français et de la volonté prussienne aurait pu être une bénédiction pour l’Europe. Ce qui manquait à l’une, était exactement ce que possédait l’autre. La complémentarité était exemplaire. Mais les événements devaient aller dans un tout autre sens…

À suivre

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