Idée prussienne, destin allemand 3/5

Et enfin : Rudolf Augstein, Preussens Friedrich und die Deutschen (Fischer, Frankfurt/M., 1981 ; rééd.) ; Achim von Borries (Hrsg.), Preussen und die Folgen (JHW Dietz Nachf., Berlin-Bonn, 1981) ; Richard Dietrich (Hrsg.), Politische Testamente der Hohenzollern (Deutsches Taschenbuch Verlag, München, 1981) ; Werner Knopp, Preussens Wege, Preussens Spuren (Droste, Düsseldorf, 1981) ; Christian von Krockow, Warnung vor Preussen (Severin & Siedler, Berlin, 1981) ; Johannes Rogalla von Bieberstein, Preussen als Deutschlands Schicksal (Mine ; München, 1981).

Que fut l’idée prussienne ? Elle fut tout d’abord une certaine conception de l’État ; une des rares mani­festations historiques, après la chute de Rome, où l’État s’est affirmé essentiellement comme l’expression d’une volonté. Volonté d’exister malgré des données historiques et géographiques défavorables, mal­gré un voisinage politique absolument hostile. Volonté de s’accroître, d’accéder au premier rang et de s’y main­tenir. Cette volonté s’exprimait dans et par cet État qui trouvait ainsi en lui-même sa propre justification. Lors d’un récent débat télévisé sur la Prusse, un journaliste allemand, de toute évidence hostile à cette “idée”, s’est écrié : « Au fond, la Prusse n’avait aucune raison d’exister ». Il ne croyait pas si bien dire ! La Prusse n’avait en effet aucune raison d’exister. Elle n’a jamais trouvé la “justification” de son existence que dans sa volonté d’y parvenir. Son destin prit la forme de cette volonté implacable, et tout le reste fut donné de surcroît. Aucun héritage, aucun mythe, aucune nation préexistante, aucune particularité religieuse ni aucune “frontière natu­relle”, rien ne pouvait susciter une semblable volonté. Celle-ci a dû trouver sa raison d’être en elle-même. Et l’État, qui en était l’expression, ne pouvait logiquement que devenir une fin en soi. D’où cette pugnacité ins­tinctive, qui, encore une fois, n’est pas sans rappeler celle de Rome. Aucun étatisme pourtant dans cet État prussien, qui déléguait volontiers à des instances subordonnées le soin de la gestion publique, mais qui, pour l’essentiel, c’est-à-dire la pérennité de son destin, ne supportait aucun partage politique.

La Prusse a été au XVIIIe siècle la plus jeune des puissances européennes. La configuration physique de son territoire la rapprochait de la Russie ; par la Réforme, elle était liée à l’Angleterre, à la Suède et à la Hol­lande ; par la langue, elle était proche de l’Autriche ; par la présence, sur son territoire, d’émigrés huguenots et par d’indéniables affinités spirituelles, elle pouvait se prévaloir de liens concrets avec la France. Cet État prussien représentait toutefois un défi, parce que le territoire qu’il administrait se situait au milieu d’une Europe partagée entre quelques grandes puissances. Condamné à faire la guerre, cet État devait obéir aux lois de la géostratégie pour achever sa construction : sa suivie s’avérait impossible aussi longtemps que ses territoires res­taient dispersés.

La Prusse a été obligée, de par les circonstances géographiques, de ne vouloir que le possible, mais tout le possi­ble. Pour l’Allemagne, cet État devenait ainsi une sorte de mauvaise conscience ; désormais, il y avait une force qui obligeait à la décision, à la prise de position nette et claire. La Prusse exigeait qu’on fût prêt à faire quelque chose de soi. La mission historique de la Prusse fut de faire du rêve médiéval gibelin une réalité politique et militaire, même si, ce faisant, elle a réduit à néant le vieux “Reich” qui n’avait plus d’autre existence que juridi­que. On peut donc parler d’une renaissance territorialement inconsciente et imparfaite, mais spirituellement renforcée de l’éthique et de l’esprit gibelins.

En outre, la Prusse représenta une révolution. Une révolution que les Allemands n’ont peut-être jamais parfai­tement comprise. Une révolution ne se caractérise pas principalement, en effet, par la violence ou par l’émeute, mais par un changement des perspectives. Ce qui est essentiel à une révolution est moins l’effondrement d’un type de gouvernement et son remplacement par un autre que le changement d’attitude et de foi. Le mythe d’une époque disparaît : ainsi, les révolutions anglaise et française ont pulvérisé le mythe de la monarchie, la révolu­tion prussienne a dépassé celui de l’Empire, d’un Empire devenu une simple formule juridique, un élément dans la stratégie dynastique des Habsbourgs, héritiers du parti guelfe. Parler de “révolution prussienne”, c’est employer un langage qui n’est pas usuel. Pourtant, cette révolution que l’historiographie officielle ne semble pas perce­voir, en est bien une. Elle rejette définitivement un passé révolu : sous son impulsion, la nature du pouvoir reçoit un sens nouveau, les mentalités adoptent de nouvelles perspectives. Cette révolution ne s’est pas faite avec bruit, ne s’est annoncée dans aucun programme ; elle s’est implicitement réalisée sous le feu des artilleries étrangères, pendant les guerres du XVIIIe siècle : Elle fut aussi moins sociale que territoriale, et dans les terri­toires où son esprit s’est implanté, elle a façonné la mentalité allemande plus profondément encore que la Réforme. Cette action en profondeur, elle la doit au fait de n’avoir produit ni une caste (bien que celle des Junker ait eu une grande importance) ni un parti, et de n’avoir favorisé aucunement les ambitions d’une famille. Son mérite est d’avoir forgé un État. L’instauration progressive de cet État marque le refus révolutionnaire d’un Empire devenu guelfe. Le contenu de cette révolution, au caractère résolument affirmateur, ce fut, pour les hommes qui y participèrent, une manière très précise d’être en forme, spirituellement et politiquement. On décidera désor­mais de devenir prussien, de servir une idée d’État. Louis XIV disait : « L’État, c’est moi ». Frédéric de Prusse disait au contraire : « Je suis le premier serviteur (Hausknecht) de l’État ». Une telle attitude n’a pas épargné une révolution ; elle fut une véritable révolution.

Sur les terre ingrates situées à l’Est de l’Elbe, la clarté que voulait promouvoir la philosophie des Lumières, n’a pas dévié vers l’orgueil individualiste, mais vers un type de vertu objective (Sachlichkeit) et vers un refus de prendre ses propres sentiments en considération. Ce refus de toute sentimentalité, cet esprit de “raison d’État” qui a dominé intellectuellement l’Europe, s’est incarné concrètement en Prusse. La raison prussienne rassemble toutes les forces de la nation au nom d’une idée de l’État, et d’un programme à réaliser. Ce programme est, en fin de compte, le seul souverain : intangible et impersonnel, les rois et les sujets ont pour devoir de le servir. Un tel objectif paraît, à première vue, rébarbatif ; il éveille pourtant un sentiment qui, tout en n’étant pas de la sympathie, est plus puissant que la sympathie. L’humaniste Frédéric le Grand a consacré son existence à une raison d’État dans laquelle, écrivait-il, il ne voyait rien de sacré.

La rudesse de la raison politique séparait la Prusse des charmes de l’empire austro-hongrois, de l’élégance saxonne et de la “naturalité” (Urwüchsigkeit) bavaroise. On pourrait même dire que la Prusse n’avait aucune qualité qui soulevât un quelconque enthousiasme. Elle rebutait plutôt, mais on la respectait. Le philologue silésien Arno Lubo, que cite Sebastian Haffner (Preussen ohne Legende, Wilhelm Goldmann, München, 1981), décrit ce que fut la Prusse dans les 30 dernières années du XVIIIe siècle. C’était un État où régnaient la discipline et le militarisme, où les fonctionnaires et l’administration étaient efficaces, l’aristocratie loyale, l’appareil juri­dique incorruptible et marqué par l’esprit des Lumières ; de plus, les mentalités étaient formées tout à la fois par un puritanisme calviniste qui imposait le renoncement et par une libre-pensée née de la pluralité des confes­sions religieuses pratiquées par les populations vivant sur le territoire du royaume. Pour Arno Lubo, l’essentiel de ce conglomérat résidait à l’origine dans sa pluralité : c’est pourquoi il lui fallait impérativement énoncer des maximes formatrices d’État. C’était, pour lui, la seule façon de survivre. En assignant à chacun une mis­sion, l’État prussien peut garantir à chaque sujet le progrès économique, social et culturel, sur la base d’une volonté générale de prestation. Refuser toute prestation, c’est explicitement mettre l’existence de l’État en dan­ger. Mais l’exigence absolue de servir ne signifie pas, en dépit du mot de Mirabeau, que la Prusse ait été « une armée qui possédait un État ». La saine gestion financière, économique et démographique contribuait égale­ment à l’intégration du corps social.

L’aspect très militaire de cet État, que les historiens ont principalement retenu, est dû au fait que c’est la Prusse qui a tiré les conclusions les plus rigoureuses des bouleversements qu’a connus l’art militaire, dans tous les pays européens, après la paix de Westphalie (1648). Ce bouleversement a consisté en une étatisation de la chose mili­taire. Auparavant, les États ne possédaient guère d’armées permanentes, si ce n’est quelques milices (les maré­chaussées) et les gardes royales. Les armées étaient en fait des entreprises privées, qui se louaient au souverain le plus offrant et qui, souvent, n’était jamais intégralement payées. Ce système obligeait les bandes armées à vivre sur le pays conquis, entraînant parfois des catastrophes économiques de longue durée. Pour remédier à cette situation, la Prusse fut amenée à mettre sur pied de puissantes organisations logistiques, ce qui entraîna le renforcement de la discipline. Le militarisme prussien, dans l’Europe du XVIIIe, n’avait donc rien de bien particulier, si ce n’est trois choses qui lui étaient spécifiques : la quantité de soldats entretenus par l’armée, leur qualité militaire et leur composition sociale.

Cette impressionnante quantité de soldats exigeait une sobriété spartiate à l’égard des autres dépenses publi­ques ; quatre cinquièmes des revenus de l’État se voyaient consacrés à l’armée. Cette manière de concevoir les choses impliquait un choix : la Prusse s’est donc décidée pour le “réel” (selon l’expression de Frédéric le Grand) et pour la puissance contre le “luxe” et la splendeur. Malgré sa parcimonie, la Prusse fut l’État où l’impôt était le plus élevé et où, de ce fait, les fonctionnaires étaient les plus nombreux et les mieux organisés.

À suivre

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