Carlistes espagnols et légitimistes français 1/5

Par Daniel de Montplaisir

Le nationalisme de la science historique, le plus souvent instinctif, nous prive parfois de rapprochements transfrontaliers qui, pourtant, permettraient de mieux comprendre les enjeux comme les ressorts des événements. C’est ainsi que le carlisme espagnol, dont l’histoire est enseignée aux lycéens espagnols, et qui a fait l’objet de plusieurs ouvrages savants, n’est que très rarement mis en rapport avec le légitimisme français. Or toute histoire comparée montre que, non seulement les deux mouvements furent cousins germains mais au surplus que leurs illusions et leur échec en doivent l’essentiel à ce cousinage.

Légitimisme et carlisme sont nés à la même époque, à deux ans d’intervalle. Le premier, comme produit de la révolution de juillet 1830, le second comme fruit de l’un de ces innombrables avatars de la succession d’Espagne, survenue en 1832 mais dont la problématique s’était nouée dès 1829. Ferdinand VII, arrière-petit-fils de Philippe V, veuf et sans enfant, s’était remarié avec sa nièce, la princesse Marie-Christine, fille de François Ier des Deux-Siciles, espérant encore une progéniture afin d’éviter que lui succède son frère, Carlos, qu’il n’aimait pas. Pour être certain de lui barrer la route du trône il fallait que la reine eût un fils ou, à défaut, que la règle de succession fût modifiée afin de ne plus en exclure les filles. C’était d’autant plus envisageable que l’ancienne loi espagnole, abrogée par Philippe V en 1713, dite des Siete Partidas, permettait aux femmes d’accéder à la couronne en l’absence de frère puîné.

Don Carlos protesta vigoureusement contre cette nouvelle pragmatique sanction. Suivi en cela en France par Louis-Philippe, duc d’Orléans. Jules de Polignac, chef du gouvernement français, a rapporté les inquiétudes de celui-ci :

« Il me pressait d’engager le roi (Charles X) à prendre des mesures propres à rétablir les choses en Espagne dans leur ancien état. En effet, me disait-il, dans le cas où M. le duc de Bordeaux viendrait à mourir sans enfants, la couronne reviendrait à mon fils aîné, pourvu que la loi salique fût maintenue en Espagne ; car, si elle ne l’était pas, la renonciation faite par Philippe V au trône de France, en son nom et au nom de ses enfants mâles, serait frappée de nullité, puisque ce n’est qu’en vertu de cette renonciation que les descendants mâles de ce prince ont acquis un droit à la couronne d’Espagne ; si ce droit leur est enlevé, ils peuvent réclamer celui que leur donne la loi salique française à l’héritage de Louis XIV. Or, comme petit-fils de ce monarque, ils passent avant mes enfants. »

On voit ainsi que, dès l’origine, carlisme et légitimisme, encore à la veille de leur apparition, entremêlent les problématiques de successions de France et d’Espagne.

Le duc d’Orléans faisait donc pleinement sienne la thèse, à mon avis inexacte (mais brillamment soutenue ici il y a quelques années par le professeur Philippe Lauvaux) selon laquelle les renonciations avaient pour indissociable contrepartie la loi de succession introduite par Philippe V. Débat dont l’ampleur dépasse le champ de cette modeste conférence mais qui se situe néanmoins au cœur des relations entre carlisme et légitimisme.

En 1829, Charles X proteste mollement : il ne croit guère possible de faire changer d’avis Ferdinand VII, homme autoritaire et entêté ; il considère aussi la succession de France comme assurée pour longtemps, le duc de Bordeaux a dix ans et, selon toute probabilité, aura à son tour des enfants ; enfin la conquête d’Alger, d’une part, et la reprise en main de la situation politique intérieure, d’autre part, tiennent son esprit bien éloigné des affaires de la péninsule.

Deux mois plus tard, Paris s’embrase. Poussé par l’émeute jusqu’à Rambouillet, Charles X abdique en faveur de son petit-fils qui devient ainsi, le 2 août 1830, le roi de droit Henri V. Le duc d’Orléans, nommé par le même acte lieutenant-général du royaume, trahit la confiance de son cousin et ramasse la couronne pour son propre compte. Les royalistes orthodoxes refusent de reconnaître la monarchie de juillet, se donnent Chateaubriand pour chantre et la duchesse de Berry, mère du duc de Bordeaux, pour pasionaria : le légitimisme vient de naître.

Quelques semaines plus tard, le 10 octobre 1830, la reine d’Espagne donne naissance à une fille, Isabelle. Suivie d’une deuxième fille, Marie-Louise-Fernande, née le 30 janvier 1832, dont on reparlera aussi. Le 20 juin 1833, les Cortès enregistrent solennellement le titre de princesse des Asturies et d’héritière du trône pour Isabelle en vertu de la loi nouvelle. Déjà malade, le onzième Roi catholique meurt le 29 septembre, le jour même de la majorité d’Henri V, célébrée en catimini près de Prague par un groupe de légitimistes venus spécialement de France.

Isabelle n’ayant que trois ans, sa mère la reine Marie-Christine exerce la régence. Depuis Abrantès, une ville du centre du Portugal, Don Carlos réagit, le 1er octobre, par une proclamation qui certes pleure son frère mais rappelle surtout son droit au trône, prétendant « défendre la couronne d’Espagne contre le violent dépouillement qui lui a causé un décret illégal, destructeur de la légitimité ». Le carlisme est né et rejoint aussitôt le légitimisme sur la route de l’impossible retour.

Voilà donc deux rois, Henri V et Charles V, qui, en d’autre temps eussent été les deux plus grands monarques du monde, ou peu s’en fallait, héritiers en tout cas des deux plus anciennes monarchies chrétienne, et condamnés à l’exil par deux usurpations aux motifs très différents mais aux ressorts similaires ; isabellisme et orléanisme, fraudeurs de l’Histoire. Henri n’a alors que treize ans et Charles déjà quarante cinq. Ils ne se sont encore jamais rencontrés et ne se croiseront ensuite que furtivement.

Le terme de carlisme désigne aussi bien le mouvement espagnol favorable à Don Carlos, qu’une certaine fidélité à Charles X qui, en exil, serait revenu de fait sur son abdication de Rambouillet, et que l’on a parfois opposé à l’« henriquinquisme » qui tient celle-ci comme irréversible.

En Espagne, le soulèvement carliste rencontre un succès incomparablement supérieur à celui de la duchesse de Berry en France un an auparavant. Généralement, les volontaires d’une cause n’acceptent de se faire tuer pour elle que s’ils en ressentent pleinement les enjeux. Ce qui implique deux ingrédients indispensables : un chef derrière qui se ranger, et une idée méritant qu’on soit prêt à y sacrifier sa propre vie. Le carlisme espagnol ne manque ni de l’un ni de l’autre. Pourchassés de toutes parts, Don Carlos et ses compagnons errent à pied à travers les montagnes, couchent dans des cabanes de bûcherons, parviennent enfin à trouver un bateau qui les conduit à Londres. Leurs prérégrinations comme leur courage évoquent évidemment ceux de la duchesse de Berry et de ses amis. Mais la comparaison ne va pas plus loin : ici, c’est le prétendant qui paye de sa personne alors que l’expédition de Marie-Caroline n’était qu’une lutte par procuration. En outre, les « henriquinquistes » n’avaient rien à apporter aux populations de l’ouest dont Louis-Philippe les eut privées alors que les carlistes, au contraire, véhiculent avec eux des idées foretes, presque toutes fondées sur le refus absolu d’une société nouvelle. Un des meilleurs historiens du carlisme, Malchor Ferrer, a ainsi écrit qu’«ils savaient bien pourquoi ils combattaient : pour l’Espagne éternelle, comme avaient fait leurs pères dont beaucoup vivaient, du reste, et combattaient à nouveau, pendant la guerre d’Indépendance qui fut une guerre en tout point traditionaliste : pour la religion, pour l’intégrité et la liberté de la Patrie, et pour la monarchie légitime, en face des intrus. » Pour eux, la patrie, le roi et la foi sont aussi indissociables qu’immuables ; on combat leurs ennemis communs, qui peuvent surgir de l’extérieur comme sourdre de l’intérieur, et on accueille volontiers les appuis étrangers qui servent les mêmes valeurs. C’est pourquoi le carlisme constitue un phénomène difficile à cerner, irréductible à une équation.

« C’est, nous dit un autre de ses historiens, Joseph Zabalo, une hombria, quelque chose de très espagnol : une affaire d’homme, une attitude, un honneur, un défi, une bravade. »

Teinté d’une certaine gratuité et de beaucoup de violence : ce qui, à la fois le différencie du légitimisme, beaucoup plus policé, et explique son insuffisance de relais dans l’intelligentsia. 

Le 2 juillet 1834, Don Carlos embarque à Brighton pour débarquer à Dieppe, la ville favorite de la duchesse de Berry. Avec l’aide d’un légitimisme français, Louis-Xavier Auguet de Saint-Sylvain, et sous le nom d’emprunt d’Alphonse Faës, il se rend à Pari, loge à l’hôtel Meurice. Puis il entreprend de traverser le pays en empruntant à peu près la même route que Philippe V un siècle plus tôt pour rejoindre l’Espagne.

À suivre

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