Sur la question allemande : un ouvrage indispensable… 3/3

La “gauche non dogmatique”, depuis la disparition de Dutschke, ne déploie plus le même sérieux, ne démontre plus le même souci pour les problèmes de “grande politique”, n’entretient plus la conscience historique de ses militants, en mettant en exergue que l’aliénation économique et sociale de la vie quotidienne est le produit direct et immédiat d’une aliénation globale et nationale, produit de l’impérialisme étranger. La gauche a désormais opté, en majorité, pour la flexibilité théorique de l’écologisme. Mais dans ce magma un peu fumeux, le noyau dur demeure “national”, dans le sens où il prône le départ des troupes d’occupation.

Dès 1979, la problématique des missiles américains passe à l’avant-plan, montrant à quel point la RFA n’a plus la moindre souveraineté (et pas seulement la RFA…). Un regain d’intérêt pour la question nationale saisit depuis lors l’ensemble des milieux politiques allemands. En conséquence, écrit Vogt, il faudrait remercier les présidents américains Carter et Reagan d’avoir déclaré sans circonlocutions, que l’Europe Centrale, en cas de conflit, sera inévitablement atomisée et versée au bilan négatif, sacrifiée sur l’autel de la démocratie libérale. Le libéralisme économique, la consommation effrénée, les productions cinématographiques de Hollywood valent-ils autant que le plus modeste des vers de Goethe ? J’en doute…

L’hollywoodisme politique américain 

Le Dr. jur. Erich Schwinge commente 2 livres américains d’Edward N. Peterson et John H. Backer, consacrés à l’histoire de l’occupation américaine en Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La conclusion des 2 auteurs américains est très négative : « Malgré les efforts du Général Lucius D. Clay, la politique d’occupation américaine a été un lamentable échec. Les Américains ont l’art de toujours gagner les guerres mais aussi de toujours perdre la paix ». Cette dernière phrase signifie que la diplomatie américaine s’avère incapable de créer un “ordre” juste dans les régions du monde où elle est amenée à intervenir militairement.

L’échec de la diplomatie américaine en Europe Centrale était prévisible quand on se souvient des plans abracadabrants élaborés dans l’entourage de Roosevelt quant à l’avenir de l’Allemagne. Eisenhower voulait liquider 3.000 à 3.500 dirigeants allemands (militaires, policiers et membres de la NSDAP). Joseph Pulitzer, lui, rêvait de faire fusiller ou pendre 1.500.000 individus, industriels et banquiers compris.

Mais la palme du ridicule macabre revient indubitablement au Ministre américain Henry Morgenthau. Des militaires américains avaient élaboré un plan prévoyant la remise sur pied rapide de l’industrie allemande après les hostilités. Y avait notamment collaboré le Ministre de la Guerre Henry Lewis Stimson. Ce plan, serein, conforme à certaines tendances de la diplomatie américaine des années 20, Roosevelt le rejeta comme “mauvais”, parce qu’il ne “punissait” pas les Allemands, ne prévoyait pas leur castration et leur éradication biologique (sic !). Il ne pouvait souscrire qu’à un plan farfelu, conforme à ses fantasmes : ce fut le Plan Morgenthau. Il donna l’ordre de retirer le plan Stimson de la circulation et donna aussitôt des directives à Morgenthau : 1) les Allemands ne pouvaient plus posséder d’avions ; 2) plus personne en Allemagne ne pouvait porter d’uniforme ; 3) plus aucun défilé, plus aucune parade ne pouvait avoir lieu en Allemagne. On mesure là la puérilité du Président des États-Unis.

Mais, pour Morgenthau, l’essentiel était de briser définitivement les reins de l’industrie allemande. Le Reich, en conséquence, devait être transformé en “État agricole”, de façon à ce que les industries britannique et belge puissent prospérer. Les 18 millions de travailleurs allemands superflus devraient alors être déportés en Afrique Centrale pour “y travailler” ou nourris par les cuisines roulantes de l’armée d’occupation américaine (sic !). Les installations industrielles et les carrières de minerais devaient être dynamitées, les mines de charbon noyées, la Ruhr internationalisée, la Sarre annexée à la France, etc.

Après la mort de Roosevelt, survenue le 12 avril 1945, et l’accession à la présidence de Truman, les idées farfelues de Morgenthau firent long feu. Les Britanniques (Churchill excepté) considérèrent d’emblée ces spéculations comme irréalisables et insensées. Ce sera Stimson qui accompagnera Truman à Potsdam. Mais l’esprit de Morgenthau continua à hanter bon nombre de cerveaux américains. Le régime d’occupation allait, malgré les efforts de Stimson et de Clay, ressentir les effets de la propagande orchestrée autour du Plan Morgenthau.

Les démocraties occidentales considéraient leur participation à la guerre comme une croisade en vue de rétablir le droit. Il y a tout lieu de rester sceptique à l’encontre de telles intentions, écrit Schwinge, lorsque l’on étudie la praxis réelle de l’occupation. Les Américains ont agi de manière systèmatique contre les conventions de La Haye. Celles-ci n’ont été en vigueur que tant que subsistait une situation de belligérance et un gouvernement allemand, en l’occurence celui de Dönitz. Celui-ci cesse d’exister par décret des 4 puissances occupantes le 5 juin 1945, décision confirmée lors de la conférence de Potsdam, le 1er août 1945. Le gouvernement allemand est remplacé par une Commission interalliée qui représentera seule l’autorité jusqu’au début des années 50. Par l’inexistence d’un gouvernement, les limites que le droit international impose normalement aux occupations militaires tombent. Les alliés procèdent sans que n’existent des normes juridiques valables. En fait, l’Allemagne n’existait plus et, en conséquence, il n’y avait plus de “prisonniers de guerre” allemands ; ceux-ci étaient traités comme des apatrides, comme des sujets dépourvus de droits.

Schwinge dénonce, dans son texte, 3 pratiques en contradiction avec les conventions de La Haye :

  • 1) L’arrestation automatique des suspects et leur concentration dans des “camps d’internement” ;
  • 2) rien n’avait été prévu pour le traitement des prisonniers de guerre en Allemagne ; des centaines de milliers d’hommes sont massés sans abris, ne reçoivent aucune nourriture digne de ce nom et ne disposent pas des moindres installations d’hygiène ; par ailleurs, les Français négocient avec certains Américains la livraison d’un million de prisonniers de guerre allemands, afin de “reconstruire la France”. Clay s’y opposera, traitant ce maquignonnage de « marché d’esclaves ».
  • 3) La justice militaire américaine procède de manière incohérente, selon la plus ahurissante des fantaisies ; elle devait essentiellement traiter des affaires de droit commun mais parfois aussi des cas plus compliqués, pour lesquels ses juges n’avaient aucune compétence.

Ces abus sont des conséquences directes des élucubrations de Morgenthau. Caspar von Schrenck-Notzing, dans sa contribution, explique les implications politico-culturelles de l’occupation américaine : la “rééducation” (euphémisme pour “lavage de cerveau”) et son corollaire immédiat, la crise d’identité qui a ravagé une ou 2 générations d’Allemands et fait perdre à l’ensemble des Européens toute compréhension globale de leur histoire.

L’initiative du Professeur Willms et de W. Grabert, mérite certes une plus grande attention que cette simple recension. L’ampleur des interrogations, la pertinence des bilans qui font ce livre montrent à quel point cette “question allemande”, non résolue, récapitule le malaise européen, les nostalgies libertaires qui tourmentent tous les peuples soucieux de leur auto-détermination, la crise actuelle du marxisme, détaché de ses racines historiques et perdu dans des spéculations souvent sans objets…

Bernard Willms (Hrsg.), Handbuch zur Deutschen Nation, Band 1 : Geistiger Bestand und politische Lage, Hohenrain-Verlag, Tübingen, 1986, 457 p.

Detlef Baumann, Vouloir n°31, 1986.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/68

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