Sur la question allemande : un ouvrage indispensable… 1/3

Quarante ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il est temps de tirer un bilan politique des événements en Allemagne et d’envisager les potentialités qu’offre l’avenir et d’affronter les exigences d’un XXIe siècle qui va bientôt s’amorcer. LE politique interpelle les Allemands et il est urgent pour eux de répondre clairement, dans la cohérence, à cette interpellation. En effet, les générations nées après la plus grande cassure qu’ait connue l’histoire allemande se sont complues dans un consumérisme matérialiste ; elles sont sorties volontairement de l’histoire avec une confondante insouciance. Il en a résulté un dangereux vide spirituel, qui menace l’existence du peuple allemand plus que toute autre chose. C’est pourquoi un renouveau intellectuel s’impose, afin de reconstruire le pays et de lui donner la place qu’il mérite dans le concert international.

Parallèlement à l’effondrement spirituel allemand dans le consumérisme, un débat s’est ouvert depuis quelques années, celui qui a pris pour objet “l’identité allemande”. Ce débat n’a cessé de s’amplifier. À gauche de l’échiquier politique, on est retourné à cette fameuse question nationale, préalablement délaissée au nom de l’internationalisme et de l’anti-fascisme. À l’étranger, bon gré mal gré, on commence à se rendre compte que cette question allemande n’est rien d’autre que LA grande question européenne et que la division de l’Allemagne, c’est la division de l’Europe. De plus en plus d’Européens, à l’Est comme à l’Ouest du Rideau de fer, savent désormais que les implications de Yalta et Potsdam doivent être définitivement surmontées.

C’est sur la base de ce triple constat qu’ont décidé d’agir le Professeur Bernard Willms et Wigbert Grabert, directeur des éditions Hohenrain de Tübingen. Dans un projet d’édition en 3 volumes, ils souhaitent faire le tour de la question allemande et de poser les premiers jalons du renouveau qui s’impose. Le premier volume, sorti l’an dernier à l’occasion de la célèbre Foire du Livre de Francfort, rassemble les contributions de 13 auteurs (B. WIillms, M. Rassem, G. Wolandt, W.G. Haverbeck, A. de Benoist, M. Vogt, H.J. von Lohausen, A. Schickel, D. Blumenwitz, E. Schwinge, H. Rumpf, Caspar von Schrenck-Notzing, A. Mölzer).

Trois contributions ont particulièrement retenu notre attention, d’autant plus que nous écrivons cette recension pour un public non-allemand, guère au courant des arcanes juridiques de la politique allemande, déterminée par des traités internationaux, généralement co-signés par les 4 puissances occupantes de 1945. C’est sans doute avec quelque tristesse que nous n’évoquerons pas, ici, les contributions de l’historien Schickel, directeur du centre de recherches sur l’histoire contemporaine d’Ingolstadt, du juriste Blumenwitz, spécialiste des traités qui régissent actuellement l’Allemagne et de Rumpf, également juriste, spécialiste de la notion de souveraineté et auteur d’un livre sur Carl Schmitt et T. Hobbes. Mais nous savons d’emblée que commenter, même superficiellement, la situation juridique d’une nation comme la nation allemande excède le cadre d’une simple recension. Plus importantes pour notre propos, sont, à notre sens, les contributions de Haverbeck, de Vogt et de Schwinge.

Haverbeck aborde le sens philosophique et religieux de la notion de liberté (Freiheit) en langue allemande, en procédant par chronologie, c’est-à-dire en analysant ce que  “liberté” a signifié à chaque étape de l’histoire allemande. Vogt analyse la question nationale allemande, telle qu’elle a été perçue par les milieux socialistes de 1848 à 1985. Schwinge analyse le fameux Plan Morgenthau et fustige le mépris que les Américains ont affiché à l’égard du droit des gens au temps de l’occupation militaire directe de l’Allemagne.

La notion de liberté dans la philosophie allemande

Le point de départ de la notion de “liberté”, pour Haverbeck, c’est la Réforme portée par Luther. Le XVIe siècle voit l’éclosion de “la conscience qu’a l’homme de lui-même”. Cette éclosion postule le respect de l’identité et de l’auto-détermination des individus et des communautés. L’individu en communauté n’est pas isolé : il est une personne qui sert sa communauté, en déployant ses talents, ses potentialités, son génie. Au XVIIIe, cette liberté s’exprimera de 2 manières : chez Gœthe de manière personnaliste et chez Herder sous l’angle de la communauté populaire, dépositaire d’une spécificité propre. Fichte prendra le relais dans son Discours à la Nation Allemande, puis les “nationalistes romantiques et jacobins” Arndt et Jahn vulgariseront, en un langage plus accessible, l’identité philosophique entre “déploiement de la personnalité” et “engagement pour le Volkstum (Jahn) ou la Volkheit (Gœthe)”. L’expression politique et collective de cette philosophie a été le mouvement révolutionnaire des Burschenschaften (Corporations d’Étudiants) qui organisa un grand rassemblement d’universitaires à l’occasion du tricentenaire de la Réforme, en octobre 1817.

Ce mouvement étudiant véhiculera, contre l’absolutisme, l’idée nationaliste, libertaire et socialiste, la notion moderne de démocratie organique et directe et rejetera toute construction politique basée sur des oligarchies fermées à toute circulation des élites ou tirant leur justification d’un pouvoir étranger, comme l’Église catholique romaine. Héritiers de ces Burschenschaften du début du XIXe, sont le mouvement de jeunesse Wandervogel et les Bündischen. L’idée de liberté germanique s’y est vécue en communauté, entre hommes et femmes libres de déterminer leur agir. La Nation allemande, dans cette optique “réformée”, n’a pas nécessairement un contenu “biologique” : elle représente un mode de vie, une conception libertaire de l’existence que tous peuvent partager, indépendamment de leurs origines ethniques. Le patriotisme “allemand” qui en découle procède dès lors d’une défense de cette manière de concevoir l’existence, simultanément universelle et soucieuce des spécificités, créations de Dieu et, comme telles, aimées de Dieu.

L’universalité, ici, n’implique pas le culte iconoclaste du brassage cosmopolite, du brouet insipide que constituerait le mélange indifférencié de toutes les ethnies, peuples et races de ce monde.

Différence et Universalité font ici bon ménage : une double leçon est à tirer de ce constat ; 1) les cosmopolites actuels qui se réclament du marxisme ignorent généralement que c’est précisément cet arrière-plan luthérien, goethien, herdérien et fichtéen qui est à l’origine des forces populaires qui ont sous-tendu, à ses débuts, le mouvement socialiste et que cette ignorance conduit leurs discours et leurs démarches à la stérilité ; 2) l’actuel débat qui tracasse les intellectuels parisiens, rassemblés dans le sillage de la revue Globe,  quant à la grande lutte manichéienne opposant “universalistes” (eux et les néo-libéraux) et “identitaires” (la “Nouvelle Droite”, les régionalistes, les écolos, …), s’avère pure vacuité pour quiconque possède un minimum de culture “réformée”.

Le texte de Haverbeck recèle en conséquence une portée universelle : il nous dévoile les racines de la pensée politique anti-absolutiste du XIXe siècle et nous indique quels organisations politiques et cuturelles l’ont exprimée sans détours.

Marxisme et nationalisme allemand

Michael Vogt aborde, pour sa part, l’histoire du marxisme allemand (le seul marxisme “pur” qui soit) et analyse, dans cette histoire, quels ont été les liens entre les mouvements sous-tendus par la philosophie marxiste et la pensée nationale allemande. Certes, en théorie, le marxisme ne retient pas la “nation” comme catégorie essentielle du jeu politique ou de la nature humaine mais la perçoit comme cadre concret de son action politique, de son combat quotidien. Lénine et Staline ont eu des mots très durs pour les particularismes nationaux. Staline réfutait les démonstrations des austro-marxistes Renner et Bauer, qui revendiquaient l’auto-détermination des ethnies au sein de l’Empire austro-hongrois. Le “nationalisme” n’est donc, selon Staline, qu’un esprit de clocher stérile. Mais si ce nationalisme correspond à une libération nationale et sociale, dirigée contre la bourgeoisie cosmopolite et se révélant solidaire à l’égard des prolétaires en lutte ailleurs dans le monde, il acquiert, aux yeux de Staline et des staliniens, une “valeur pratique positive”.

À suivre

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