Comment la gauche a confisqué l’écologie 

La planète penche-t-elle plutôt à gauche, ou à droite ? Le Vert, en politique, est-il indissociable du rouge ? Jean-Marie Le Pen a dû en surprendre plus d’un, en rappelant, le 8 février dernier, qu’historiquement, l’écologie est « de droite ». Si l’on s’en tient à la sémantique, la thèse est audacieuse, le mot « écologie » n’ayant été versé au lexique politique qu’au tournant des années 70. Il n’en va pas de même de l’idée. Avant de désigner la protection de l’environnement, l’écologie étudie les problèmes relatifs au maintien des équilibres biologiques et à la conservation de la nature.

Or ; les gauches étaient les moins bien placées pour « récupérer» ces thèmes-là. Pendant des décennies, elles s’étaient essentiellement tournées vers le prolétariat. La question des pollutions qu’émettaient les industries se posait en termes de santé, pas d’environnement. Quant au monde rural, par définition le plus proche de la nature, il restait, sauf dans le Midi rouge, hautement suspect de conservatisme.

Un article paru dans Politis en juin 2002 le soulignait crûment : « S’il est un mythe solidement arrimé à la tradition de gauche, c’est bien que la paysannerie est par nature – c’est le cas de le dire – réactionnaire », y écrivait Fabrice Nicolino, en rappelant l’opposition des campagnes aux révolutions ouvrières et à la Commune, l’aventure des Chemises vertes de Dorgères – qui fit « craindre à la France du Front populaire le basculement de la paysannerie dans le camp du fascisme » – et enfin, « les redoutables phrases » de Pétain sur la terre qui « ne ment pas »… Ces réminiscences achevèrent « de convaincre les gauches de l’après-guerre qu’il faut se méfier de la campagne. »

La donne change pourtant avec le mouvement de Mai 68, ou plus précisément, le début des années 70. L’évolution est alors double et simultanée. En premier lieu, sur fond de mode hippie, de retour à la nature et de vie communautaire, diverses mouvances libertaires, féministes, autogestionnaires, antimilitaristes ou régionalistes (cette dernière tendance ayant elle aussi été récupérée sur la droite) se regroupent au sein des premiers partis écologistes. Il se trouve à point nommé des intellectuels pour nourrir ces réflexions et leur prêter un corps de doctrine – ainsi le sociologue protestant Jacques Ellul, dont la triple critique du progrès technique, de la société de consommation et de l’État, influencera durablement José Bové.

Parallèlement, se développe au sein d’une partie minoritaire de la paysannerie un courant syndical, conduit notamment par Bernard Lambert, fondateur des Travailleurs Paysans (d’où la Confédération paysanne est issue). Ce courant, qui remet en cause l’option productiviste défendue par la puissante Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), se réclame explicitement de la gauche. Lambert lui-même, issu à l’origine de la Jeunesse Agricole Chrétienne (JAC), a été élu député de Loire-Atlantique en 1958 avec l’appui du MRP, avant de rejoindre le PSU de Michel Rocard. Auteur d’un livre intitulé les Paysans dans la lutte de classe, il lance par ailleurs la première affaire de « mal-bouffe » : le combat contre le veau aux hormones, au début des années 80.

Tout ce joli monde se donne bientôt la main autour d’un événement fondateur inespéré : l’affaire du Larzac, où se côtoient bientôt des militants indépendantistes polynésiens ou canaques, des immigrés « en lutte pour leurs droits », des peaux-rouges, des Sahraouis et tout un monde de maos, trotskos, cocos et cathos de gauche. Pour eux, le champ est libre, sans concurrence et pour longtemps. La droite gouvernementale discute le bout de gras aux sommets du GATT et distribue des subventions. Quant aux nationalistes, qui conservent une sympathie naturelle à l’égard du monde rural, ils ne représentent politiquement rien et sont inaudibles – ou absents. C’est ainsi qu’on se laisse déposséder d’une partie de son identité.

Il ne serait pourtant pas illogique d’entendre aujourd’hui des nationalistes s’élever contre les empiétements de l’Organisation mondiale du commerce, qui veut obliger les États européens à s’ouvrir aux organismes génétiquement modifiés ; ou de voir des souverainistes s’impliquer dans la lutte contre les OGM, qui constituent un danger potentiel pour la santé des consommateurs et portent doublement atteinte à la paysannerie (ces semences contaminent les champs voisins et sont conçues de telle sorte qu’il est impossible de réensemencer avec le grain fourni par la plante, ce qui rend l’agriculteur dépendant du fabriquant).

Le combat écologiste, pris en otage depuis trente ans par les idéologues « verts », n’a pas forcément vocation à demeurer leur chasse gardée.

Pierre-Jean Rivière le Choc du Mois Février 2007

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