Émigration blanche, fascisme, stalinisme : approches nouvelles après la chute du communisme 2/2

Les écrivains du terroir

Laqueur, ensuite, passe à une analyse des sources du néo-nationalisme russe contemporain. Ce “parti russe” est né des œuvres des néo-slavophiles et des “écrivains du terroir”. Pionniers à l’ère stalinienne de ce style ruraliste, Vladimir Ovetchkine et Yefim Doroche ont préparé le terrain d’une nouvelle école littéraire populiste et nationaliste. Dans les années 60 et 70, les écrivains de Russie septentrionale et de Sibérie, comme Fiodor Abramov, Vassili Choukchine (Kalina Krasnaïa, Le beau bosquet de boules de neige) et Valentin Raspoutine (Adieu à Matiora).  Cette littérature est loin d’être idyllique, souligne Laqueur. Les conditions de vie dans les villages du Nord et de la Sibérie sont terribles et les villageois décrits par Abramov se haïssent mutuellement, ne forment plus une communauté soudée et solidaire.

Belov, pour sa part, est moins pessimiste : ses personnages vivent dans un monde beau et pur, à l’ombre des clochers en bulle, bercé par la musique douce et gaie des cloches des églises, où se côtoient des mystiques et des idiots qui atteignent la sainteté. Soloükhine se déclare disciple du Norvégien Knut Hamsun, qui, lui aussi, a décrit des personnages ruraux non pervertis par la civilisation moderne. Astafiev et Raspoutine évoquent les descendants des pionniers, dispersés dans les immensités sibériennes. Dans les petites villes, les habitants n’ont plus de référants moraux : ils pillent un dépôt en flammes, n’ont plus de racines et plus aucun sens du devoir. Ils ne songent qu’à s’enrichir et saccagent l’environnement naturel. Cette dépravation est le fruit du pouvoir communiste, écrivait Soloükhine, sans pour autant encourir les foudres du régime; au contraire : il a été lauréat du Prix Lénine ! La tonalité générale de cette littérature ruraliste est un scepticisme à l’égard du progrès mécanique, matériel et économique, à l’égard des productions intellectuelles des grandes villes, à l’égard de la culture de masse contemporaine, importée de l’Ouest.

La thèse du “flux unique”

Dans le grand public, ce sont des revues littéraires conservatrices, mais fidèles en paroles au régime, qui se sont fait le relais de ce ruralisme, de ce culte de l’enracinement et de ce refus du déracinement : Nache Sovremenik  et Molodaïa Gvardiya. Novii Mir, pour sa part, défendait les thèses progressistes classiques de l’idéologie marxiste. Cet engouement pour le passé intact de la Russie a conduit à une redécouverte de l’héritage slavophile du XIXe siècle, dès la fin des années 70, où Chalmaïev, Lobanov et Kochinov en arrivent à la conclusion que la Russie est devenue un pays décérébré et américanisé, qui perd sa “dimension intérieure”, ses racines, en dépit de sa puissance militaire. La Russie est une “coquille vide”.

Ce mélange de ruralisme, de slavophilie rénovée, de culte de l’enracinement et d’anti-américanisme, conduit à une critique plus fondamentale de l’idéologie marxiste dominante. Les nationalistes, en effet, évoquent la thèse du “flux unique” de l’histoire russe, thèse qui est en contradiction totale avec le léninisme. En effet, d’après Lénine et ses disciples, l’histoire russe se subdivise en 2 courants, un courant progressiste (Pierre le Grand partiellement, Herzen, Tchernitchevski et Gorki) et un courant obscurantiste composé de réactionnaires, de fanatiques religieux et d’exploiteurs du peuple. À ce dualisme officiel, les ruralistes opposent, sans nier la validité du courant progressiste, une réhabilitation des forces politiques et spirituelles qui ont consolidé la Russie au cours des siècles passés, sans être marquées par la philosophie progressiste, moderniste et occidentaliste. L’histoire russe, dans cette optique slavophile et nationale, draine dans un fleuve unique une masse d’éléments positifs, tantôt frappés du sceau du progressisme, tantôt frappés de celui de l’enracinement ou de la tradition, soit de l’immuable.

Le Parti ne pouvait pas accepter cette vision sans risque. Car cela aurait impliqué une revalorisation du rôle de la monarchie et de l’église dans l’histoire russe. Et cela aurait également signifié que, lors de la guerre civile, les Rouges comme les Blancs avaient eu des raisons, avaient eu les uns et les autres partiellement ou entièrement raison. Si Nicolas II et Lénine avaient eu tous deux raison, la révolution aurait pu être considérée comme inutile et l’idéal aurait sans doute été un régime à mi-chemin entre le bolchevisme et la monarchie, sans doute une monarchie populaire comme l’envisageait Ivan Solonévitch. Mais lentement la thèse du “flux unique” a fait son chemin, s’est imposée et structure métaphysiquement la convergence que l’on observe actuellement entre nationalistes et anciens communistes. Hors du “flux unique” ne se trouvent désormais plus que les libéraux qui restent fidèles aux thèses “progressistes”, tout en avalisant l’inflation terrible qui secoue la vie russe depuis la libéralisation des prix de janvier 1992, voulue par Gaïdar et son équipe. Aval qui leur fait perdre toute légitimité populaire.

Déjà pendant les dernières années du règne de Brejnev, la maison d’édition Roman Gazetta, qui publiait des livres de poche bon marché, n’éditait plus que des auteurs populistes, slavophiles ou nationalistes, précise Laqueur (p. 135). Signe de leur victoire : quand Alexander Yakovlev, chef du département idéologique du comité central, prononça en 1972 un discours contre “l’anti-historicisme” des russophiles et critiqua leur culte de la religion orthodoxe, tout en défendant les “démocrates” révolutionnaires du XIXe siècle, il fut promu ambassadeur d’URSS au Canada et y resta de nombreuses années. Eviction déguisée, bien évidemment. Cet incident marqua la victoire des revues Nache Sovremenik et Molodaïa GvardiyaNovii Mir, dont les collaborateurs “libéraux” et “progressistes” avaient été écartés dès les années 70, tenta de reprendre son combat en faveur du “courant progressiste”. Sans succès. Elle fut réduite au silence pendant 20 ans et ne reparut que dans le sillage de la perestroïka.

La synthèse de Soljénitsyne  

Au départ de sa carrière d’écrivain persécuté, Alexandre Soljénitsyne se situait plutôt dans le camp libéral. Il en sortira petit à petit pour esquisser les grandes lignes d’un “conservatisme” populiste et slavophile particulier, en marge du conservatisme plus musclé des nationalistes et des paléo-communistes actuels. Au départ, ce sont les libéraux, notamment les rédacteurs de Novii Mir, qui se sont engagés à défendre l’écrivain Soljénitsyne, alors que conservateurs et nationalistes critiquaient ses positions. Mais Soljénitsyne jugeait les libéraux trop mous dans leur défense des dissidents. Son glissement vers un conservatisme populiste et slavophile s’est amorcé dès sa lettre ouverte aux dirigeants soviétiques, où, depuis son exil zurichois, il critiquait cette intelligentsia libérale qui croyait que sa tâche première était de « dépasser la folie nationale et messianique des Russes ». Entreprise impossible, selon Soljénitsyne, car elle aurait réduit la russéité à rien. Dans cette lettre, il exhortait les dirigeants soviétiques à abandonner le marxisme-léninisme, une idéologie qui ne cessait de provoquer des conflits avec l’étranger, affaiblissait la Russie de l’intérieur et instaurait un système du “mensonge permanent”. Ensuite, il demandait l’abrogation du service militaire obligatoire, ce qui hérissait les nationalistes. Sa pensée, au fond, était une synthèse entre le libéralisme national et populaire et le nationalisme dur : le régime qui conviendrait à la Russie serait à la fois éclairé et autoritaire, et s’appuyerait sur les Soviets, car introduire une démocratie à l’occidentale sans transition en Russie conduirait à la catastrophe.

Cette synthèse, malgré ses relents d’anti-militarisme, ou, au moins, son hostilité à la conscription générale, finit tout de même par plaire davantage aux nationalistes qu’aux libéraux. Sakharov trouvait le nationalisme de Soljénitsyne “exagéré”, voire quelque peu “xénophobe” et déplorait que l’auteur de L’Archipel du Goulag n’entonnât pas un plaidoyer a-critique en faveur de la démocratie à l’occidentale. Le nouveau clivage séparait désormais ceux qui prétendaient que les idées occidentales (dont le marxisme) pervertissaient l’âme russe et ceux qui affirmaient que c’était les défauts de la mentalité russe qui précipitaient la Russie dans le malheur.

La “Nouvelle Droite” russe, ou plutôt les “nouvelles droites” russes, puisent leurs idées dans des synthèses plus modernes ou chez des auteurs plus actuels et seul Soljénitsyne conserve une influence réelle dans le débat. Son influence est évidement plus nette auprès des nationaux-libéraux et des conservateurs tranquilles qu’auprès des nationaux-bolchéviques plus militants et plus activistes. Les Russes d’aujourd’hui tentent également de découvrir des auteurs occidentaux auxquels ils n’avaient pas accès au temps de la censure. La révolution conservatrice allemande et la ND franco-italienne, de même que les synthèses nationales-révolutionnaires de tous acabits, influencent les conservateurs musclés et les nationaux-bolchéviques, tandis que les travaux de Max Weber, José Ortega y Gasset, etc. intéressent les nationaux-libéraux. L’engouement pour Nietzsche est général et cela va des réceptions caricaturales aux analyses les plus fines. Dans ce bouillonnement, un penseur original : Lev Goumilev, décédé en juin 1992, considéré comme une sorte de “Spengler russe” ; il a élaboré une théorie de “l’ethnogénèse” des peuples, en expliquant que ceux-ci font irruption sur la scène de l’histoire, animés par une passionarnost, une “passion”, un instinct, une pulsion. Cette passionarnost s’épuise petit à petit, forçant les peuples vidés de leurs pulsions créatives, à quitter l’avant-scène de l’histoire, puis à sombrer dans l’insignifiance. Goumilev était “eurasiste” et essuyait les critiques de ceux qui revendiquaient une russéité européenne.

Les nouvelles synthèses russes se forgeront dans la lutte, dans cette opposition à l’occidentalisation brutale dont ils sont les victimes. Imaginatifs et prenant les idées beaucoup plus au sérieux que les Occidentaux, les concepts mobilisateurs de demain seront à coup sûr originaux. Et provoqueront l’étonnement de ceux qui veulent tout mesurer à l’aune des statistiques et des chiffres, des bilans et des profits. Et aussi l’étonnement de ceux qui croient, sur les rives de la Seine, les neurones assaillis par les gaz d’autos, avoir trouvé la formule politique définitive et indépassable dans cette panade ultra-mixée, suggérée par certains journaux (un peu comme si vous mélangiez des fraises écrasées dans l’huile de vos sardines, avec une cuiller de chocolat chaud et du müesli, le tout arrosé de Curaçao bleu, avec un zeste de pamplemousse, le tout saupoudré d’ail).

Walter Laqueur, Der Schoß ist fruchtbar noch : Der militante Nationalismus der russischen Rechten, Kindler, Munich, 1993, 416 p. Tr. fr. : Histoire des droites en Russie : Des centuries noires aux nouveaux extrémistes, chez Michalon, 1996.

Robert SteuckersVouloir n°105-108, 1993.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/61

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