Hawaï, Cuba, Mexique : les étapes de l’impérialisme américain

  • Dans un long entretien que Robert Steuckers avait accordé à Marc Lüdders et paru dans Vouloir n°11 (1999), de même que dans divers autres textes sur les insuffisances doctrinales et pratiques de la « Nouvelle Droite » française, il avait insisté sur la nécessité de connaître l’histoire des États-Unis et les modi operandi de l’impérialisme américain. En Italie, le dissident américain, façon Chomsky, John Kleeves avait fait paraître dans la collection « Sinergie » un ouvrage important intitulé « Un paese pericoloso » (SEB, Milano, 2000). L’agence allemande DNZ de Munich étudie à son tour ces innombrables faits historiques, dans une série d’articles, dont l’un, que nous traduisons ici en français, porte sur les violations américaines de l’intégrité territoriale des Iles Hawaï, de Cuba, alors province espagnole, et du Mexique.

Washington invente la politique du « gros bâton » (big stick). Cette caricature, réalisée en 1904 par un journaliste américain, W. A. Rogers, résume bien la politique latino-américaine de Théodore Roosevelt, vingt-sixième président des États-Unis de 1901 à 1909. La Mer des Caraïbes y apparait transformée en un lac yankee avec l’aide de la flotte américaine. La présence d’un navire baptisé « l’USS Debt Collector » (Navire de l’Armée américaine « Collecteur de Dettes ») nous montre que l’utilisation de la dette publique des États étrangers comme un moyen de mise sous tutelle était déjà courante à l’époque. La Banque mondiale ou le FMI ne sont sont donc pas novateurs en ce domaine]

Après que l’Imperium de Washington se soit établi sur une très vaste portion du territoire nord-américain, du moins de la « côte à la côte », soit de l’Atlantique au Pacifique, avec pour toile de fond l’holocauste des Amérindiens et des guerres ou des « achats » de territoire forcés par menace militaire, contre la France, la Grande-Bretagne et la Russie, les castes dominantes des États-Unis ont caressé le projet de soumettre les îles des Caraïbes et l’ensemble de l’Océan Pacifique.

Examinons comment ce projet s’est concrétisé, en étudiant le destin du Royaume polynésien des Iles Hawaï. Dans un premier temps, les consortiums américains s’y sont établis, notamment « Dole Pineapple Company », avec ses plantations d’ananas. Ensuite, deuxième étape, les Américains ont forcé les autorités indigènes à accepter l’installation d’une base navale à Pearl Harbor. En 1893, dernière étape, les Américains aident au renversement définitif de la dernière Reine des Hawaï, Liliuokalani. Elle avait tenté d’empêcher le piètre destin, fait de soumission coloniale, que l’on préparait pour son peuple à Washington. La résistance des Hawaïens a été purement et simplement brisée. La reine et ses fidèles ont été jetés en prison. En 1898, les Iles Hawaï deviennent un protectorat des États-Unis ; en 1959, en grande pompe, on annonce officiellement qu’elles deviennent le 50ème État des États-Unis. Entre-temps, les indigènes étaient devenus une minorité, leur culture était détruite et ils avaient été submergés par des vagues d’immigrants. La Reine Liliuokalani, poétesse, est l’auteur de cette chanson, toute empreinte de nostalgie et de tristesse, « Aloha Oe », que l’on connaît aussi en Europe, mais sans plus savoir quelle tragédie avait, en fait, suscité cette nostalgie et cette tristesse.

Il est intéressant de noter qu’à la même époque une autre reine, dans un autre royaume insulaire, Madagascar, avait été éliminée d’une manière similaire. Cette fois, ce sont les Français qui sont responsables de la tragédie. Comme sa consœur hawaïenne qui a subit un sort analogue, la Reine malgache Ranavalona III, avait tenté de maintenir l’indépendance de son royaume. Paris envoya des troupes, transforma Madagascar en une colonie française en 1895, et fit déporter la Reine en Algérie.

Le Saddam de 1898 était espagnol

Les États-Unis décident ensuite que l’Espagne, ex-puissance mondiale qui n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, devait être éliminée, en tant que facteur (géo)-politique en Amérique et dans le Pacifique, afin de satisfaire les pulsions impérialistes de la Maison Blanche et de Wall Street. Pour obtenir ce résultat, Washington déclenche une guerre contre l’Espagne en 1898.

L’incident qui déclencha ce conflit fut un mystérieux attentat à la bombe perpétré contre un navire américain, le Maine, dans le port de La Havane, à Cuba, alors province espagnole. Cet acte de terrorisme, qui a coûté la vie à plusieurs centaines de marins américains, est manifestement l’œuvre de provocateurs à la solde des services secrets. Néanmoins, la machine propagandiste américaine, sans produire la moindre preuve contre l’Espagne, s’empare de l’affaire et orchestre une campagne contre Madrid. Ce qui s’ensuivit ressemble étrangement aux événements après le 11 septembre 2001 (ou après l' »Incident Tonking » qui a déclenché la Guerre du Vietnam, ou encore, après l’attaque contre Pearl Harbor en décembre 1941).

Les médias américains de l’époque, comme le New York Journal de Hearst ou le New York World de Pulitzer, se firent concurrence pour publié les pires récits d’atrocités attribuées à la malheureuse Espagne. Les deux quotidiens publiaient sans discontinuité des histoires abominables mises sur le compte des gouvernants espagnols de Cuba. Même à l’encontre de Ben Laden ou de Saddam Hussein, on n’a pas osé écrire le quart du huitième de l’ombre de ce que l’on a publié à l’époque, dans les journaux new-yorkais, contre le gouverneur militaire espagnol de Cuba, le Général Valeriano Weyler. Au public américain, les journaux le présentaient comme un « monstre », comme un « être sans pitié », qui tuait de « sang froid », qui massacrait « en masse ». Citation du New York Journal : « Rien ne peut arrêter ce cerveau animal, de s’esbaudir à la vue et à la pensée de tortures, à l’idée de faire couler le sang ». Quant à Pulitzer, il a tout simplement baptisé Weyler de « boucher de Cuba ».

Inutile de préciser que ces mêmes journaux insistaient pour que l’on lance une guerre préventive contre l’Espagne. Parce que ce pays, ajoutaient-ils, en secret, préparait l’invasion des États-Unis ! La guerre qui s’ensuivit permit aux Etats-Unis d’éliminer l’Espagne, en tant que puissance en Amérique latine et dans le Pacifique ; elle eut aussi pour résultat d’étendre la domination américaine sur les Philippines, anciennement espagnoles, et de porter la puissance de Washington directement face au continent asiatique.

À la suite de l’élimination de l’Espagne, en l’espace de quelques années, les États-Unis sont intervenus, directement ou indirectement, une douzaine de fois dans les divers États d’Amérique centrale, pour bien prouver qui commandait, désormais, dans cette zone. La Colombie est contrainte de céder l’isthme de Panama en 1903. La Zone du Canal — dont le creusement s’achève en 1914, permet une communication par voie maritime à travers le double continent américain et constitue ainsi l’une des voies d’eau artificielles les plus importantes du globe — devient territoire américain.
Le Mexique, puissance récalcitrante, avait déjà perdu, vers la moitié du XIXe siècle, d’immenses territoires en faveur des États-Unis, comme le Texas, le Nouveau Mexique et la Californie. Au début du XXe siècle, les Mexicains ressentiront à leurs dépens la nouvelle politique américaine, dit du « gros bâton ». Très officiellement, le Président Théodore Roosevelt avait annoncé urbi & orbi que cette politique du « gros bâton » serait l’instrument privilégié de la politique extérieure américaine. Il nous paraît tout aussi intéressant de noter comment l’opinion publique américaine a été amenée à accepter cette guerre contre le voisin du Sud. Le modus operandi peut vraiment être hissé au rang de paradigme : le 8 mai 1914, les salles de cinéma de New York font projeter en première, et en grande pompe, le film La Vie du Général Pancho Villa. La pellicule chante les faits et gestes glorieux de ce chef mexicain, considéré encore à l’époque comme un « allié » fidèle de Washington. À peine deux ans plus tard, la machine propagandiste américaine opère un véritable volte-face, à 180°. En un tournemain, le vaillant et glorieux Mexicain devient une « brute assoiffée de sang », un « boucher », etc. En fait, pressenti comme allié, l’homme ne s’était pas montré aussi « souple » qu’on l’avait espéré.
Après que Washington ait avancé des « preuves » (peu claires), on se met à raconter que le Mexique voulait attaquer les États-Unis, très vraisemblablement en collusion avec le méchant empereur Guillaume d’Allemagne. Les troupes américaines entrent au Mexique. L’expédition « punitive » — dénomination officielle ! — s’effectue sous le commandement du Général Perhing, celui-là même qui sera appelé un peu plus tard à la tête d’une autre expédition punitive, cette fois contre l’Allemagne en 1917. Cette intervention dans les affaires européennes a empêché la signature d’un armistice, sur base de la « partie nulle ». De grands débiteurs des puissances européennes, les États-Unis, à la suite de ce conflit, deviennent leurs grands créanciers ; par le biais du Traité de Versailles, les ferments de la Seconde Guerre mondiale étaient en germe. Rappelons que les missiles « Pershing », alignés par la super-puissance américaine, doivent leur nom à celui de ce général, chef d’expédition punitive au Mexique et en Europe.

article de DNZ n°5/2003.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/54

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