Les prolégomènes de l’attaque allemande contre l’URSS (22 juin 1941) 6/6

Une agression ?

Le 22 juin 1941 à 3 heures 15, Hitler attaque l’Union Soviétique. On parle de cet événement majeur de la Deuxième Guerre mondiale comme d’une “agression” ; dans le langage courant, ce terme désigne une attaque-surprise, que la victime n’avait pas introduite dans ses calculs. Dans le cas de l’Opération Barbarossa, l’effet de surprise n’a pas joué, donc le terme “agression” nous apparaît inapproprié. Staline, bien sûr, savait depuis longtemps quels étaient les plans de Hitler.

Plusieurs discours de Staline prouvent que le dictateur soviétique considérait la guerre comme inévitable, notamment son allocution du 5 mai 1941 aux lauréats de l’Académie militaire. Dans ce discours, dont le contenu est attesté par de nombreux témoins, Staline a dit, textuellement : « L’Armée Rouge doit se faire à l’idée que l’ère de la paix est terminée et que l’ère de l’expansion violente du front socialiste a commencé. Celui qui ne reconnaît pas la nécessité de passer à l’offensive est soit un petit bourgeois soit un idiot » (30). Le pouvoir soviétique devait donc temporairement retenir l’adversaire en engageant des négociations, pour pouvoir s’opposer à lui dans de meilleurs conditions en 1942 (31).

Signe extérieur de la tension qui régnait entre Allemands et Soviétiques : en avril 1941 la propagande anti-allemande est à nouveau tolérée à Moscou (32).

Même l’observateur qui ne connaît pas grand’chose à l’art militaire admettra qu’on ne peut pas transporter vers leurs zones de rassemblement plus de 3 millions de soldats allemands, avec leur matériel, sans que l’ennemi ne s’en aperçoive. Les Soviétiques n’ont pas cessé de renforcer leurs effectifs le long de leurs frontières occidentales, amenant des divisions de Sibérie orientale et concentrant les masses compactes de leur armée de terre à proximité de la frontière, de façon à ce que les observateurs allemands aient l’impression que l’Armée Rouge était sur le point d’attaquer (33).

Chars et unités de cavalerie avaient également été massées dans des positions exposées ; beaucoup de terrains d’aviation avaient été aménagé à proximité des frontières. « Les travaux d’aménagement n’avaient pas encore été terminés au début de la guerre, si bien que les avions étaient alignés en rangs serrés sur les terrains d’aviation presque prêts ; de cette façon, ils offraient des cibles idéales pour les appareils de la Luftwaffe ». De même, les forces terrestres et aériennes, les dépôts logistiques, les stocks de carburants et les réserves en cas de mobilisation avaient été disposés d’une façon jugée erronée aujourd’hui, à proximité immédiate de la nouvelle frontière entre les 2 puissances. Dès le début des hostilités, tout cela a évidemment été perdu pour les Soviétiques (34). Ils avaient construit des routes et des ponts, tracé des chemins, bâti des refuges pour leurs troupes mais avaient renoncé à installer dans l’arrière-pays des relais de communication et des postes de commandement. Ce choix, qui s’est avéré fatidique, montre bien que les Soviétiques ne pensaient pas devoir défendre leur pays en profondeur. Mais les mesures qu’ils ont effectivement prises (concentration des troupes très près des frontières, etc.) ne signifient-t-elles pas que Staline mettaient en œuvre ses plans offensifs (35) ?

Ce qui, jusqu’ici, ne pouvait être lu que dans les souvenirs des officiers ou entendu dans les propos de table des soldats, pénètre petit à petit, depuis 1983, dans la littérature scientifique consacrée à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, l’historien Förster relativise les thèses qui évoquent les intentions offensives des Soviétiques ; à ce propos, il écrit : « Du fait que les Soviétiques ne donnent pas encore accès à leurs documents, on ne peut pas répondre en toute certitude à la question de savoir si oui ou non les Soviétiques avaient l’intention de passer à l’offensive » (36). Le dilemme est connu : les archives soviétiques ne sont pas accessibles aux historiens, si bien qu’on ne peut trouver ni la preuve ni l’indice d’un ordre quelconque, prouvant que les Soviétiques avaient bel et bien l’intention de lancer une offensive.

Ce qui frappe les observateurs, ce sont les énormes concentrations de troupes soviétiques dans le saillant de Lemberg (Lvov) et dans la région de Bialystok. De telles concentrations ne peuvent s’expliquer pour des raisons purement défensives ; en effet, comme l’admet Joukov lui-même, en cas d’attaque, ces masses concentrées de troupes risquent d’être contournées en profondeur, puis encerclées et détruites (37).

Förster avance l’hypothèse que l’URSS a vraisemblablement envisagé d’entrer en guerre durant l’hiver 1940/41, avant la campagne victorieuse des Allemands dans les Balkans (38). « Lorsque nous disons que les préparatifs militaires se faisaient en vue d’une offensive soviétique, nous défendons finalement le même point de vue que celui du Général Vlassov, qui, au début de la guerre [germano-soviétique], commandait le 4e Corps mécanisé dans la région de Lemberg (Lvov), et qui, en cette qualité, devait être plus ou moins au courant des intentions du commandement soviétique » (39). On ne peut dire avec certitude qu’une seule chose : Staline, en disposant ses troupes à l’Ouest, se ménageait indubitablement des possibilités, de quelque façon que la situation évolue (40).

Enfin, il est intéressant de juger la puissance respective des Soviétiques et des Allemands à la date du 22 juin 1941. Ce jour-là, sur le Front de l’Est, se trouvaient 3.050.000 soldats allemands et 600.000 alliés de l’Axe (Roumains, Finlandais et Hongrois). Face à eux, 2.900.000 soldats soviétiques, mais qui pouvaient rapidement recevoir des renforts de l’intérieur du pays. Sur le plan matériel, les Soviétiques étaient nettement supérieurs. Ainsi, face aux 3.648 chars et canons d’assaut allemands, se trouvaient 14.000 à 15.000 chars soviétiques ; face aux 2.510 avions allemands, 8.000 à 9.000 avions soviétiques.

Hitler a pu facilement exploiter, dans sa propagande, le fait que les Soviétiques avaient concentré autant d’hommes et de matériels le long de sa frontières orientale. Lorsque, dans la nuit du 22 juin 1941, la rupture définitive entre Berlin et Moscou a été consommée, Hitler, dans son mémorandum, a reproché au gouvernement soviétique et à Staline d’avoir concentré l’ensemble des forces soviétiques « le long de la frontière, prêtes à bondir » (41). Pour justifier la guerre, les Allemands reprochaient aux Soviétiques d’avoir pénétré dans les Pays Baltes et en Finlande, en Bessarabie et en Boukovine du Nord, et d’avoir exercé une pression constante sur la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie et la Yougoslavie (42).

Dr. Ulrich Müller.

• Résumé :

  • 1. Hitler et Staline ont coopéré de 1939 à juin 1941 ; tous 2 ont profité largement de cette coopération.
  • 2. Hitler a pu mener ses campagnes en Europe occidentale parce que l’Union Soviétique n’a pas bougé et lui a livré d’impressionnantes quantités de matériels.
  • 3. L’harmonie entre Moscou et Berlin ne s’est pas rompue pour des motifs idéologiques mais parce qu’il s’est avéré, au plus tard en novembre 1940, lors de la visite de Molotov à Berlin, que les 2 dictateurs avaient quasiment les mêmes visées territoriales, notamment l’acquisition de territoires et d’influences en Europe centrale et orientale.
  • 4. La question de savoir si Hitler aurait attaqué l’URSS ultérieurement et dans d’autres circonstances, si Moscou avait accepté d’adhérer en 1940 à son projet de “bloc continental”, demeure ouverte.
  • 5. L’URSS n’était pas un “pays pacifique” : elle avait forcé la main à 6 de ses voisins depuis 1939, en utilisant des moyens militaires : la Finlande, la Lettonie, l’Estonie, la Lithuanie, la Pologne et la Roumanie.
  • 6. L’URSS, cela va de soi, a intérêt à diffuser la thèse que Hitler l’a attaquée en 1941 pour des motifs idéologiques. Si, dans l’opinion publique internationale, elle passe pour la victime innocente d’une théorie folle de la race et de l’espace vital, elle peut, simultanément, faire oublier les années — celles où il y avait du butin à prendre — où ses intérêts ont été identiques à ceux des Allemands.

• Notes :

  • 1) Hellmuth Günther Dahms, Die Geschichte des Zweiten Weltkrieges, Munich, 1983, p. 104.
  • 2) Ibidem.
  • 3) Ibidem, p. 120.
  • 4) Alfred Schickel, Polen und Deutsche, Bergisch Gladbach, 1984, p. 232.
  • 5) Hellmuth Günther Dahms, op. cit., p. 121.
  • 6) Ibidem.
  • 7) Ibidem.
  • 8) Ibidem, p. 122.
  • 9) Förster, “Der Angriff auf die Sowjetunion”, in Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, Bd. 4, Stuttgart, 1983, p. 104.
  • 10) Ibidem, p. 96.
  • 11) Andreas Hillgruber, Hitlers Strategie, Politik und Kriegsführung 1940/41, Frankfurt, 1965, p. 231.
  • 12) Ibidem, p. 110.
  • 13) Ibidem, p. 105.
  • 14) Hellmuth Günther Dahms, op. cit., p. 213.
  • 15) Ibidem, p. 214.
  • 16) Ibidem, p. 215.
  • 17) Ibidem, p. 220.
  • 18) Akten zur auswärtigen deutschen Politik, Serie D, Bd. 11, 1, pp. 472 et suivantes.
  • 19) Ibidem.
  • 20) Hellmut Diwald, Geschichte der Deutschen, Frankfurt, 1979, p. 156.
  • 21) Hellmuth Günther Dahms, op. cit., p. 223.
  • 22) Ibidem, p. 225.
  • 23) Hellmut Diwald, op. cit., p. 157.
  • 24) Bernd Stegemann, “Politik und Kriegführung in der 1. Phase der deutschen Initiative”, in Das Deutsche Reich und der Zweite Weltkrieg, Bd. 2, Stuttgart, 1979, p. 39.
  • 25) Andreas Hillgruber, “Noch einmal Hitlers Wendung gegen die Sowjetunion 1940”, in Geschichte in Wissenschaft und Unterricht, 4, 1982, Stuttgart.
  • 26) Hellmuth Günther Dahms, op. cit., p. 261.
  • 27) Ibidem, p. 262.
  • 28) Erich Helmdach, Täuschungen und Versäumnisse, Kriegsausbruch 1939/41, Berg, 1979, p. 114.
  • 29) Ibidem.
  • 30) Förster, op. cit., p. 73.
  • 31) Hellmuth Günther Dahms, op. cit., p. 261.
  • 32) Ibidem, p. 268.
  • 33) Ibidem, p. 266.
  • 34) Förster, op. cit., p. 69.
  • 35) Ibidem.
  • 36) Ibidem.
  • 37) Ibidem.
  • 38) Ibidem, p. 70.
  • 39) Ibidem, p. 71.
  • 40) Ibidem.
  • 41) Ibidem, p. 75.
  • 42) H. G. Dahms, op. cit., p. 268.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/52

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