Nos racines, leur racisme Vers la fin des z’humanités ?

On savait déjà que la « blanchité » de la statuaire grecque portait avec elle des relents de suprémacisme blanc, on découvre que l’enseignement du grec et du latin en lettres classiques véhicule des stéréotypes racistes et esclavagistes. Horresco referens ! Abolissons-le et finissons-en du même coup avec le privilège blanc.

Parce que les Grecs étaient tous pédés et que ça changera votre regard sur les homos. Parce que les mannequins de Dolce et Gabbana ont défilé devant les temples d’Agrigente. Parce qu’en médecine, ça va aider à lister dans l’ordre les variants de la Covid Delta, Epsilon, Lambda… Parce que ma grand-mère adorait les pages roses du dictionnaire… Parce que ça ne peut pas faire de mal, un petit vernis culturel, l’humanisme pour tous et surtout dans les banlieues, comment devenir un citoyen éclairé…

Rappelez-vous : « Rosa rosa rosam… / C’est le tango des forts en thème / Boutonneux jusqu’à l’extrême […] /C’est le tango des forts en rien/Qui déclinent de chagrin / Et qui seront pharmaciens / Parce que papa ne l’était pas. » Jacques Brel, 1962, « Rosa ». Evoluant au fil des modes, les « arguments » lénifiants sont légion quand il s’agit de défendre, non pas notre héritage bien-aimé, mais les quelques heures de latin et de grec concédées à nos enfants par des ministres qui souvent n’y croient plus eux-mêmes.

Alors, quand un vent mauvais souffle d’Amérique, et malgré les efforts du capitaine Gaffiot et du timonier Bailly, le vieux paquebot n’est pas loin de sombrer. Mais de quelle Amérique souffle t-il exactement, ce vent mauvais ? D’une Amérique sûre de sa supériorité, où la sélection est une question de gros sous, où les études des classics sont encore considérées comme un luxe bourgeois, voire décadent ? D’une Amérique qui, d’un coté, a édifié à Atlanta une copie kitschissime du Parthénon, avec une Athéna en matériaux composites, mais qui, de l’autre, dès les débuts de l’informatique, a réussi à publier le Thesaurus Linguae Graecae, corpus numérisé de la plupart des textes grecs de l’Antiquité à l’époque médiévale ?

[ « O tempo’a ! O mo’es ! » ]

Cherchons plutôt du coté de l’Amérique contestataire, celle qui fabrique à tour de bras des « minorités souffrantes » : femmes, Noirs, Hispanos, LGBTQIA+… Celle aussi qui, titillée par sa « bonne » conscience messianique, parraine ici ou la quelques bêtes à concours, intellectuels, sportifs ou artistes venus des dites minorités, lesquels, parfois, se rebellent face à ce qu’ils considèrent comme une supercherie. Le parfait exemple en est Dan-el Padilla Peralta, pauvre émigré dominicain, repéré tout minot devant son shelter par le gentil photographe new-yorkais Jeff Cowen, parce qu’il préférait Ulysse à Spiderman. Dument engraissé, l’enfant doué devient professeur agrégé de classics. Et un beau matin, woke woke woke, se réveille avec la gueule de bois… Que fait-il donc là, à enseigner les subtilités de la République romaine aux étudiants friqués de Princeton ? Question existentielle de l’érudit perdu dans ses abstractions. Là est sans doute une des clés de la rébellion : si les études classiques se réduisent à une érudition de plus en plus abstraite, alors n’importe quel cerveau un tant soit peu doué et bosseur peut y trouver son compte : mais si la littérature, la philosophie, les sciences, les beaux-arts venus de Grèce et de Rome sont considérés comme un héritage à transmettre, alors, ne faut-il pas faire parler aussi le coeur et les tripes ? Dans un bref essai de 1976 intitulé Du bon usage des fragments grecs, l’essayiste Pierre Pachet (1937-2016) expliquait que « le développement de la science des antiques n’est pas le simple répondant du progrès de la science moderne : il en est la contrepartie magique, une conjuration du temps, une recherche d’immortalité […] Nous sommes déjà les Grecs : ce qui reste d’eux est en nous, et en nous seulement ». Quelle réponse plus poignante peut-on faire aux déconstructeurs ? N’en déplaise aux universalistes de toutes obédiences, n’importe qui ne saurait vibrer aux accents d’Homère ou de Virgile. C’est bien affaire de tripes. On ne leur en voudrait pas de se réveiller, à ces intellectuels formatés d’outre-Atlantique, si ce réveil – encore une notion bien protestante – les invitait à renouer avec leurs mythes fondateurs et avec leur propre histoire. Pourquoi, touché par la grâce, Dan-el Padilla Peralta n’irait-il pas enseigner les subtilités de l’arawak, langue des premiers occupants de son île natale, à l’Université de Saint-Domingue ? Parce qu’il n’y est pas plus légitime que vous et moi. Quoi qu’il en ait, c’est jusqu’en Afrique qu’il devrait aller chercher ses racines – et encore… Mais non, ce ne sont que concerts de ressentiment, mises en accusation, dénigrements puérils, le tout payé en bons dollars, où l’on trouve pêle-mêle les féministes Donna Zuckerberg et Johanna Hanink, la féministe noire Nadhira Hill et d’autres militants de la déconstruction, y compris bien sur des « hommes blancs » perclus de mauvaise conscience.

Que reflète l’ampleur donnée tant en Amérique qu’en France à ce mouvement de contestation ? Comme le précise l’helléniste italienne Andrea Marcolongo : « Il ne s’agit pas la du résultat de l’esprit du temps, mais de l’expression d’un malaise. Il n’est pas strictement lié aux lettres classiques, mais à notre capacité à accepter aujourd’hui la pensée. Il y a une volonté de renier le débat, c’est ça le risque que sous-tend cette suppression. » (Le Figaro, 15/06/2021). Alors, pourquoi ne pas remettre ces trublions à leur place ? Rappelez-vous les intrusions de Barbe Rouge dans Astérix. Ce flibustier et son équipage n’avaient, a priori, rien à faire dans une aventure entre Romains et Gaulois. Ils venaient juste dune bande dessinée paginée dans le même magazine Pilote des années 1963-1964. D’album en album, ils sont devenus des personnages récurrents d’Astérix, jusqu’a se pasticher eux-mêmes. « Gale’e d’oit devant ! » annonce régulièrement Baba, qui conclut, après l’abordage de rigueur : « O tempo’a ! O mo’es ! » Ne serait-il pas temps de dénoncer l’emprise absurde dont jouissent certains intellectuels. ravis de se faire mousser auprès d’une presse inculte et obséquieuse ?

Latin et grec ne sont pas des langues mortes – mais des langues anciennes. Qui ont irrigué et irriguent toujours notre histoire, notre littérature, notre philosophie, nos arts, jusqu’a notre vie quotidienne. Sont-elles en sursis ? Sous perfusion ? En réanimation ? Immortelles ? Eternelles ? Alors que les écoliers sont encouragés à apprendre des langues « vivantes », qu’ils baragouineront tant bien que mal, il est urgent de motiver les meilleurs d’entre eux et de les inviter à apprendre la langue d’Homère, des tragiques, de Virgile et de Cicéron. En France, les éditeurs jeunesse rivalisent de créativité pour faire découvrir l’Antiquité aux enfants. Au lieu de transformer l’essai, l’Éducation nationale propose du bout des lèvres l’enseignement facultatif LCA, triste acronyme pour « langues et cultures de l’Antiquité », à raison d’une puis deux heures hebdomadaires au collège, et de trois à quatre heures au lycée – enfin aux établissements les plus combatifs. Du coté des profs, la relève est loin d’être assurée. Le recrutement des agrégés ? 71 postes, 138 candidats et 56 admis en 2020, auxquels il convient d’ajouter 40 agrégés en interne et 3 pour le privé. Tous concours de Capes confondus, 75 admis pour 181 postes. Pour défendre l’idéal du « kalos kagathos », ce n’est pas gagné…

[ Tais-toi et rame ! ]

La littérature classique invite à l’allégorie. Voici celle du fouet, de la règle de la férule. Prononcez le mot « fouet » et se lèvent esclaves et galériens de tout acabit. Tous ceux dont la peau, quelle que soit sa couleur, porte les stigmates, de génération en génération. Et dont certains descendants se demandent pourquoi, aujourd’hui, il leur faudrait apprendre, sous de fallacieux prétextes, les règles abstraites autant qu’absconses de langages exotiques. Tais-toi et rame, pour la plus grande gloire d’Oxford ou de Princeton. La règle est cet « instrument de forme allongée, a arêtes vives, dont on se sert pour tracer des lignes droites et pour mesurer » (Larousse), objet contondant dont l’usage répété aidait – ou n’aidait pas – a faire entrer… des règles dans les cervelles indociles. Enfers rectilignes de la syntaxe, de la métrique et de la rhétorique. Et la férule ? La férule, c’est tout autre chose ! La férule, c’est une plante sauvage, Ferula communis, une des plantes sauvages les plus spectaculaires des prairies caillouteuses grecques. Au printemps, ses tiges, fleuries d’ombelles jaunes, atteignent quatre à six mètres. Bien pratique pour tracer des figures géométriques dans le sable de l’Académie ou du Lycée – quelque barbarisme a fait de cette inoffensive tige creuse le synonyme de coup de bâton appliqué aux récalcitrants. La férule à sa légende : c’est dans une tige de férule que, selon Hésiode, Prométhée apporta le feu aux hommes, car sa moelle inflammable se consume très lentement, sans bruler l’enveloppe externe. Un mythe à même de mettre du baume au coeur de tout professeur de lettres, perpétuel Prométhée, dont les cancres dévorent avec délices le foie à la récré. La férule, enfin, est toxique pour les troupeaux… Faut-il le rappeler du coté de Princeton ?

Anne-Laure Blanc éléments N°192 octobre-novembre 2021

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