Les prolégomènes de l’attaque allemande contre l’URSS (22 juin 1941) 4/6

Les intentions des Allemands étaient claires : Staline aurait dû laisser à Hitler les mains libres en Europe centrale et orientale ; en contrepartie, Staline auraient eu les mains libres en Asie.

Dans sa réponse, Molotov ne releva même pas l’offre allemande mais suggéra un modus vivendi différent, démontrant simultanément que l’URSS n’entendait pas être tenue à l’écart des affaires européennes. Molotov, en pratique, exigea le droit de s’immiscer dans toutes les questions ouvertes de l’Europe de l’époque. L’URSS s’intéressait à la Turquie, à la Bulgarie, à la Roumanie, à la Hongrie, à la Yougoslavie, à la Grèce, à la Finlande et à la Pologne. Les Soviétiques voulaient même discuter du futur statut de la neutralité suédoise. Le Ministre des affaires étrangères soviétique termina son exposé en signalant que la Russie montrerait également dans l’avenir un vif intérêt pour le contrôle aux accès à la Mer Baltique et à la Mer du Nord (Skagerrak et Kattegat) (19).

Moscou n’avait jamais exprimé ses desiderata de façon aussi explicite. Göring a décrit plus tard la réaction de la délégation allemande : « Nous sommes presque tous tombés de nos chaises » (20).

Pourquoi les Soviétiques ont-ils subitement adopté une position aussi dure ? Probablement parce que Roosevelt venait d’être réélu le 5 novembre 1940. Le Président des États-Unis s’était fait l’avocat de meilleures relations entre son pays et l’URSS et voulait aider l’Angleterre (21).

Hitler était bien forcé d’interpréter les affirmations de Molotov dans ce sens et de constater que Staline voulait utiliser le Reich pour parfaire une seconde expansion vers l’Ouest de l’URSS. Staline, de surcroît, savait parfaitement que Hitler dépendait de Moscou à cause des matières premières venues des Balkans et de l’espace soviétique. Cet atout, Staline le jouait sans vergogne. Restait ensuite l’éventualité que l’URSS se range du côté des Anglais : l’Armée Rouge avait fait avancer 100 divisions et les avait massées de la Baltique aux Carpathes. Hitler, du coup, devait se sentir menacé par l’URSS et dépendant d’elle ; les Soviétiques pouvaient le faire chanter (22). De plus, les services secrets allemands avaient eu vent des conversations secrètes entre Russes et Américains : faits dont Hitler devait désormais tenir compte (23).

Idéologue ou pragmatique ?

L’historiographie contemporaine conteste l’importance de la visite de Molotov à Berlin. L’école représentée par Andreas Hillgruber n’accorde à cette visite qu’une importance réduite. Hillgruber part du principe que Hitler voulait la guerre contre l’URSS dès le départ. La façon dont le Führer entama cette guerre, la brutalité avec laquelle il l’a menée, signifient, pour Hillgruber que Hitler considérait cette guerre comme la sienne.

Or cette thèse on ne peut la prouver qu’en faisant référence à l’idéologie nationale-socialiste, qui réclamait de l’“espace vital” pour le peuple allemand à l’Est, justifiait la lutte contre les “races inférieures” (Slaves et Juifs) et annonçait le combat final contre la bolchévisme qu’elle haïssait. Tels sont les facteurs énumérés par les historiens qui attribuent à Hitler, à partir de 1920 environ, la volonté de mener une guerre de conquête à l’Est. Ils lui concèdent toutefois d’avoir souhaité une pause de quelques années après avoir vaincu la France et l’Angleterre (qu’il croyait vaincre rapidement après juin 1940). Après cette pause, Hitler, d’après les historiens de l’école de Hillgruber, aurait mis son programme à exécution et amorcé la conquête de l’URSS. Vu sous cet angle, les conversations de Berlin n’aurait pas eu d’autre signification que de gagner du temps.

Ce qui fait problème : c’est l’importance que l’on accorde, dans ce contexte, à l’idéologie et au programme de la NSDAP. Question : Hitler était-il vraiment marqué par une idéologie, comme on le dit aujourd’hui ? N’a-t-il pas été, le plus souvent, un pragmatique qui calculait ses coups à froid ? On se souvient surtout du sort des Tyroliens du Sud que Hitler, s’il avait suivi son “idéologie”, aurait dû incorporer dans le Reich ; mais Hitler a plutôt agi en machiavélien : il a sacrifié l’irrédentisme sud-tyrolien au profit de son alliance avec Mussolini. Il a eu exactement le même comportement avec la Pologne : il n’a pas tenu compte des intérêts de la minorité allemande de ce pays entre 1934 et 1938, parce qu’il ne jugeait pas opportun de se préoccuper d’elle dans le cadre de sa politique étrangère de ces années-là.

À suivre

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