Les prolégomènes de l’attaque allemande contre l’URSS (22 juin 1941) 3/6

Le 20 juin 1940, les troupes soviétiques avaient envahi la Lithuanie complètement, jusqu’à la frontière de la Prusse orientale, alors que dans l’accord secret du 28 septembre 1939, les 2 dictateurs étaient convenus qu’une bande territoriale située au sud-ouest de la Lithuanie devait revenir au Reich, qui, de cette façon, corrigerait le tracé de sa frontière. Il a fallu des négociations serrées pour que le 10 janvier 1940, à l’occasion de nouveaux accords économiques, l’URSS consente à donner une compensation de 7,5 millions de dollars-or à l’Allemagne pour que celle-ci renonce à cette bande territoriale (11). Mais les rapports germano-soviétiques devenaient de jour en jour plus problématiques en Europe du Sud-Est. Dans cette région du continent, Hitler, dans le fameux protocole secret, n’avait donné carte blanche aux Soviétiques que pour la Bessarabie roumaine. Le 28 juin 1940, Staline frappe dans cette région et, après avoir lancé un ultimatum, il y fait entrer ses troupes. Mais il ne se contente pas de la Bessarabie mais s’empare du même coup de la Boukovine du Nord, qui appartenait, elle aussi, à la Roumanie (12).

Hitler aurait pu se sentir offenser, car il tenait absolument à ce que la Roumanie demeure stable, parce qu’elle lui livrait d’importantes quantités de pétrole.

On remarquera que Staline passe à l’action au moment où Hitler tient la victoire en France. Sans doute, le dictateur georgien voulait-il s’assurer une part de butin. Hitler a dû accepter le fait accompli, car, sans les livraisons de matériels soviétiques, il n’aurait jamais pu mener la campagne de France. Quoi qu’il en soit, c’est ce qu’il a affirmé devant Molotov le 1er août 1940 (13).

Mais les rapports germano-soviétiques ne pouvaient demeurer harmonieux vu la situation dans les Balkans. Ce que prouvent par ex. les demandes maintes fois réitérées du Roi Carol de Roumanie à l’Allemagne, d’envoyer une mission militaire à Bucarest (14). En août 1940, Hitler décide de convoquer les petites puissances régionales à l’arbitrage de Vienne, où les puissances de l’Axe garantissent l’intégrité territoriale de la Roumanie (15) : une mesure qui était dirigée exclusivement contre l’URSS et qui entendait faire barrage aux désirs d’expansion soviétiques dans la région. Cette décision a évidemment hypothéqué les relations entre Soviétiques et Allemands. Et quand la Wehrmacht fit transiter des troupes à travers la Finlande neutre pour prendre position sur les côtes de l’Océan Arctique dans la région de Kirkenes, Molotov émit une plainte, comme quoi le Reich avait enfreint le droit en faisant pénétrer des unités numériquement importantes de son armée dans un territoire attribué à la sphère d’influence soviétique (16). L’Allemagne a alors justifié ses intérêts en Finlande et en Roumanie par la nécessité d’obtenir de ces pays des matières premières nécessaires à la guerre : le pétrole roumain et le nickel finlandais.

On voit que les rapports entre les 2 dictateurs étaient déterminés par l’envie et la méfiance, tout au long de l’année 1940. Chacun d’eux voyait en l’autre son futur adversaire et veillait, avec mesquinerie, que l’autre n’interfère pas dans sa zone d’influence.

La visite de Molotov à Berlin, les 12 et 13 novembre 1940

Dans la perspective qui est celle d’aujourd’hui, on peut se demander si en 1940 il n’aurait pas été possible d’éviter la guerre avec l’URSS. L’historiographie donne des réponses très diversifiées à cette question.

Qu’on se rappelle la situation politique de 1940. Fin juin, la France capitule. Il fallait donc mettre l’Angleterre à genoux. Quand il est apparu au grand jour que ce n’était pas possible, Hitler forgea le 27 septembre 1940 le Pacte Tripartite entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon, pacte qui devait rester ouvert à la Russie, ce qu’il est très intéressant de noter (17). C’était une tentative de reconduire la répartition des forces de 1939 et de trouver un modus vivendi avec les Soviétiques.

Hitler partait du principe que les Anglais capitulerait assez vite s’ils constataient qu’une guerre germano-soviétique n’était plus possible. C’est-à-dire que l’URSS n’était plus prête à jouer le rôle d’allié continental de l’Angleterre. Enfin, les États-Unis auraient été contraints de bien réfléchir avant d’entrer officiellement en guerre, vu qu’ils auraient dû affronter un immense bloc continental formé par l’Allemagne, l’Italie, le Japon et la Russie. L’idée d’un bloc continental était l’idée favorite du ministre allemand des affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop. À ce bloc, devaient s’ajouter ultérieurement la France et l’Espagne.

Mais les pourparlers décisifs eurent lieu les 12 et 13 novembre 1940 à Berlin.

C’est Ribbentrop qui prit la parole le premier : il expliqua aux Soviétiques quelle était la position allemande ; il exprima sa conviction que l’Angleterre était déjà vaincue. Or, en totale contradiction avec cette assertion de Ribbentrop, les très officiels Actes de la politique étrangère allemande, dans lesquels la conversation toute entière a été consignée, mentionnent que les délégations se sont rendues dans les abris anti-aériens du Ministère des affaires étrangères du Reich, car on annonçait des attaques de la RAF, et que les pourparlers finaux y ont eu lieu”. Molotov, qui avait le sens de l’humour, dit à Ribbentrop, en le saluant cordialement lors de son départ, qu’il ne s’était nullement formalisé de cette alerte aérienne, car cela lui avait permis de s’entretenir en long et en large — pendant 2 heures et demie — avec le Ministre des affaires étrangères du Reich (18).

Ribbentrop avait soumis à son homologue soviétique un projet de traité tout prêt, qui reposait sur l’hypothèse d’un fin imminente des hostilités. L’Allemagne, le jour où la paix serait signée, se contenterait de parfaire les révisions territoriales qui s’imposaient en Europe. Les aspirations territoriales allemandes du futur se porteront vers l’Afrique centrale. En contrepartie, Ribbentrop suggère à Molotov d’infléchir le poids de l’Union Soviétique vers le Sud, en direction de l’Océan Indien. Quoi qu’il en soit, les Soviétiques recevraient pour toujours le droit de franchir les détroits avec leurs navires de guerre.

À suivre

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