Opération Barbarossa : les forces en présence et les conclusions qu’on peut en tirer

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[Ci-dessus : encart issu de Guerres & Histoire n°2, été 2011]

Un matin d’été, 3 h 30. La nuit est sombre du Cap Nord à la Mer Noire. Tout d’un coup, l’air est déchiré par le fracas assourdissant des canons. Des milliers d’obus forment une pluie d’acier et martèlent le versant soviétique de cette frontière. Les positions avancées de l’Armée rouge sont matraquées. Et quand les premières lueurs du jour apparaissent, la Wehrmacht allemande et ses alliés franchissent la frontière et pénètrent en URSS.

C’était le 22 juin 1941. Un jour historique où l’Allemagne a joué son destin. La lutte âpre qui commence en ce jour va se terminer un peu moins de 4 années plus tard, dans les ruines de la capitale allemande, à Berlin. Pendant 45 ans, on nous a répété que cette défaite était le juste salaire, bien mérité, de l’acte que nous avions commis ce 22 juin. L’historiographie des vainqueurs de 1945 et de leur clientèle parmi les vaincus a présenté pendant plusieurs décennies l’Opération Barbarossa comme une guerre d’extermination minutieusement planifiée, perpétrée par des parjures qui n’avaient pas respecté le pacte qui nous liait à notre voisine de l’Est. Les historiens qui osaient émettre des opinions différentes de celles imposées par cette sotériologie officielle n’ont pas rigolé pendant 45 ans ! Mais aujourd’hui, alors que l’ordre établi à Yalta s’effondre, de gros lambeaux de légende s’en vont également en quenouille. En cette année 1991, 50 ans après les événements, on pourrait pourtant examiner les tenants et aboutissants de cette guerre et de ses prolégomènes sans s’encombrer du moindre dogme. En effet, on est impressionné par le grand nombre d’indices qui tendent à réfuter la thèse officielle d’une attaque délibérée et injustifiée contre une Union Soviétique qui ne s’y attendait pas. Ces indices sont tellement nombreux qu’on peut se demander comment des historiens osent encore défendre cette thèse officielle, sans craindre de ne plus être pris au sérieux : Nous savons désormais assez de choses sur ce qui s’est passé avant juin 1941, pour ne plus avoir honte de dire que l’attaque allemande du 22 juin a bel et bien été une guerre préventive.

Un vieux débat

Pourtant ce débat pour savoir si l’Opération Barbarossa a été une attaque délibérée ou une guerre préventive n’est ni nouveau ni original. Les 2 positions se reflétaient déjà dans les déclarations officielles des antagonistes dès le début du conflit. Le débat est donc aussi ancien que l’affrontement lui-même. L’enjeu de ce débat, aujourd’hui, est de savoir si l’on veut continuer à regarder l’histoire dans la perspective des vainqueurs ou non.

L’ébranlement des armées allemandes qui a commencé en ce jour de juin a d’abord été couronné d’un succès militaire sans précédant. Effectivement, le coup brutal asséné par les troupes allemandes surprend la plupart des unités soviétiques. Par centaines, les avions soviétiques sont détruits au sol ; les positions d’artillerie et les concentrations de troupes sont annihilées. Au prix de lourdes pertes en matériel, les Soviétiques sont contraints de reculer. Dès le début du mois de juillet, commencent les grandes batailles d’encerclement, où des centaines de milliers de soldats soviétiques sont faits prisonniers. En tout et pour tout, l’URSS perd, au cours des 3 premières semaines de la guerre, 400.000 hommes, 7.600 chars et 6.200 avions : une saignée inimaginable.

C’est après ces succès inouïs que le chef de l’état-major général de l’armée de terre allemande, le Colonel-Général Halder, écrit dans son journal : « Je n’exagère pas en disant que la campagne de Russie a été gagnée en 14 jours ». Une erreur d’appréciation, comme on n’en a jamais vue. Car au bout de 1.396 jours, la campagne la plus coûteuse que l’Allemagne n’ait jamais déclenchée, se termine par une défaite.

Le désastre soviétique

Pourtant, le désastre soviétique paraissait complet. Au vu de celui-ci, on comprend l’euphorie de Halder, même si on ne prend pas seulement en considération les 2 premières semaines de la guerre mais ses 6 premiers mois. Jusqu’à la fin de l’année 1941, la Wehrmacht fait environ 3 millions de prisonniers soviétiques. C’est l’ampleur de ces pertes qui incite les défenseurs de la thèse de l’attaque délibérée à justifier leur point de vue : en effet, ces pertes tendraient à prouver que l’Union Soviétique n’était pas préparée à la guerre, qu’elle ne se doutait de rien et qu’elle a été complètement surprise par l’attaque allemande.

Il est exact de dire, en effet, que l’Union Soviétique n’avait pas imaginé que l’Allemagne l’attaquerait. Néanmoins, il est tout à fait incongru de conclure que l’Union Soviétique ne s’était pas préparée à la guerre. Staline avait bel et bien préparé une guerre, mais pas celle qu’il a été obligé de mener à partir de juin 41. Pour les officiers de l’état-major allemand comme pour tous les observateurs spécialisés dans les questions militaires, c’est devenu un lieu commun, depuis 1941, de dire que l’avance allemande vers l’Est a précédé de peu une avance soviétique vers l’Ouest, qui aurait été menée avec beaucoup plus de moyens. La vérité, c’est que le déploiement soviétique, prélude à l’ébranlement des armées de Staline vers l’Ouest, n’a pas eu le temps de s’achever.

Comparer les forces et les effectifs en présence

Lorsque l’on compare les forces et les effectifs en présence, on en retire d’intéressantes leçons. On ne peut affirmer que la Wehrmacht allemande — sauf dans quelques unités d’attaque aux effectifs réduits et à l’affectation localisée — était supérieure en nombre. Les quelque 150 divisions allemandes (dont 19 blindées et 15 motorisées), qui sont passées à l’attaque, se trouvaient en face de 170 divisions soviétiques massées dans la zone frontalière. Parmi ces divisions soviétiques, 46 étaient blindées et motorisées. En matériel lourd, la supériorité soviétique était écrasante. Les unités allemandes attaquantes disposaient de 3.000 chars et de 2.500 avions, inclus dans les escadrilles du front ; face à eux, l’Armée Rouge aligne 24.000 chars (dont 12.000 dans les régions militaires proches de la frontière) et 8.000 avions. Pour ce qui concerne les pièces d’artillerie, la Wehrmacht dispose de 7.000 tubes et les Soviétiques de 40.000 ! Si l’on inclut dans ces chiffres les mortiers, le rapport est de 40.000 contre 150.000 en faveur des Soviétiques. Le 22 juin, l’Armée soviétique aligne 4,7 millions de soldats et dispose d’une réserve mobilisable de plus de 10 millions d’hommes.

Les Landser allemands avançant sur le front russe constatent très vite comment les choses s’agençaient, côté soviétique : effectivement, les pertes soviétiques sont colossales, mais, ce qui les étonne plus encore, c’était la quantité de matériels que les Soviétiques étaient en mesure d’acheminer. Les Allemands abattent 15 bombardiers soviétiques et voilà qu’aussitôt 20 autres surgissent. Quand les Allemands arrêtent la contre-attaque d’un bataillon de chars soviétiques, ils sont sûrs que, très rapidement, une nouvelle contre-attaque se déclenchera, appuyée par des effectifs doublés.

Un matériel soviétique d’une qualité irréprochable

Sur le plan de la qualité du matériel, la Wehrmacht n’a jamais pu rivaliser avec ses adversaires soviétiques. Alors qu’une bonne part des blindés soviétiques appartient aux types lourdement cuirassés KV et T-34 (une arme très moderne pour son temps), les Allemands ne peuvent leur opposer, avant 1942, aucun modèle équivalent. La plupart des unités allemandes sont dotées de Panzer I et de Panzer II, totalement dépassés, et de chars tchèques, pris en 1938-39.

Pourquoi l’Allemagne ne peut-elle rien jeter de plus dans la balance ? Pour une raison très simple : après la victoire de France, l’industrie allemande de l’armement, du moins dans la plupart des domaines cruciaux, avait été remise sur pied de paix. Ainsi, les usines de munitions (tant pour l’infanterie que pour l’artillerie) avaient réduit leurs cadences, comme le prouvent les chiffres de la production au cours de ces mois-là. Est-ce un indice prouvant que l’Allemagne préparait de longue date une guerre offensive ?

Concentration et vulnérabilité

[Ci-contre : Dès que la Grande-Bretagne et la France eurent déclaré la guerre à l’Allemagne, l’Armée Rouge entreprit de détruire ses propres systèmes défensifs. Les questions de défense du territoire cessèrent d’intéresser le commandement soviétique. Les “P” indiquent les zones verrouillées par des unités de partisans, appelées à harceler tout ennemi qui franchirait les frontières de l’URSS. Le démantèlement de cette ligne a permis aux armées de Hitler d’envahir de larges portions du territoire soviétique. Staline avait fait également disloquer la flottille du Dniepr qui aurait pu faire barrière en pitonnant les unités allemandes en progression vers l’intérieur de l’Ukraine]

Mais cette réduction des cadences dans l’industrie de l’armement n’est qu’un tout petit élément dans une longue suite d’indices. Surgit alors une question que l’on est en droit de poser : « Si la supériorité soviétique était si impressionnante, comment se fait-il que la Wehrmacht n’ait pas été battue dès 1941 et que l’Armée Rouge ait dû attendre 1944-45 pour vaincre ? ». La réponse est simple : parce que le gros des forces soviétiques était déjà massé dans les zones de rassemblement, prêt à passer à l’attaque. Cette énorme concentration d’hommes et de matériels a scellé le destin de l’Armée Rouge en juin 1941. En effet, les unités militaires sont excessivement vulnérables lorsqu’elles sont concentrées, lorsqu’elles ne se sont pas encore déployées et qu’elles manœuvrent avant d’avoir pu établir leurs positions. À ces moments-là, chars et camions roulent pare-chocs contre pare-chocs ; les colonnes de véhicules s’étirent sur de longs kilomètres sans protection aucune ; sur les aérodromes, les avions sont rangés les uns à côté des autres.

Aucune armée au monde n’a jamais pris de telles positions pour se défendre. Tout état-major qui planifie une défense, éparpille ses troupes, les dispose dans des secteurs fortifiables, aptes à assurer une défense efficace. Toute option défensive prévoit le creusement de réseaux de tranchées, fortifie les positions existantes, installe des champs de mines. Staline n’a rien fait de tout cela. Au contraire : après la campagne de Pologne et à la veille de la guerre avec l’Allemagne, Staline a fait démanteler presque entièrement la ligne défensive russe qui courait tout au long de la frontière polono-soviétique pour prévenir toute réédition des attaques polonaises ; mieux, cette ligne avait été renforcée sur 

une profondeur de 200 à 300 km. Or, pourtant, l’Armée Rouge, pendant la guerre de l’hiver 1939-40 contre la Finlande, avait payé un très lourd tribut pour franchir le dispositif défensif finlandais. Toutes les mesures défensives, toutes les mesures de renforcement des défenses existantes, ont été suspendues quelques mois avant que ne commence l’Opération Barbarossa. Les barrières terrestres ont été démontées, les charges qui minaient les ponts et les autres ouvrages d’art ont été enlevées et les mines anti-chars déterrées. Quant à la “Ligne Staline”, bien plus perfectionnée, elle a subi le même sort, alors que, depuis, 1927, on n’avait cessé de la renforcer à grand renfort de béton armé. Et on ne s’est pas contenté de la démonter en enlevant, par ex., toutes les pièces anti-chars : on a fait sauter et on a rasé la plupart des bunkers qui la composaient. Ces démontages et ces destructions peuvent-ils être interprétés comme des mesures de défense ? Le Maréchal soviétique Koulikov disait en juin 1941 : « Les mines sont des moyens pour ceux qui se défendent… Nous n’avons pas tellement besoin de mines mais plutôt de matériel de déminage ».

Les dix corps aéroportés de Staline

Bon nombre d’autres mesures prises par les Soviétiques ne sauraient être interprétées comme relevant de la défense du territoire. Par ex., la mise sur pied de 10 corps aéroportés. Les troupes aéroportées sont des unités destinées à l’offensive. Entraîner et équiper des unités aéroportées coûtent des sommes astronomiques ; pour cette raison budgétaire, les États belligérants, en général, évitent d’en constituer, ne fût-ce qu’un seul. L’Allemagne ne l’a pas fait, alors que la guerre contre l’Angleterre le postulait. Staline, pour sa part, en a mis 10 sur pied d’un coup ! Un million d’hommes, avec tous leurs équipements, comprenant des chars aéroportables et des pièces d’artillerie légères. Au printemps de l’année 1941, l’industrie soviétique, dirigée depuis sa centrale moscovite, ordonna la production en masse des planeurs porteurs destinés au transport de ces troupes. Des milliers de ces machines sont sorties d’usine. Staline, à l’évidence, comptait s’en servir pendant l’été 1941, car rien n’avait été prévu pour les entreposer. Or ces planeurs n’auraient pas pu résister à un seul hiver russe à la belle étoile.

Ensuite, depuis la fin des années 30, l’industrie de guerre soviétique produisait des milliers d’exemplaires du char BT : des blindés de combat capables d’atteindre des vitesses surprenantes pour l’époque et dont le rayon d’action était impressionnant ; ces chars avaient des chenilles amovibles, de façon à ce que leur mobilité sur autoroutes soit encore accentuée. Ces chars n’avaient aucune utilité pour la défense du territoire.

En revanche, pour l’attaque, ils étaient idéaux ; en juillet 1940, l’état-major soviétique amorce la mise sur pied de 10 armées d’avant-garde, baptisées “armées de sécurité” pour tromper les services de renseignements étrangers. À ce sujet, on peut lire dans l’Encyclopédie militaire soviétique : « Les armées d’avant-garde ont été constituées pour des missions purement offensives » (vol. 1, p. 256). Il s’agissait d’armées disposant de masses de blindés, en règle générale, de un ou de deux corps dotés chacun de 500 chars, dont les attaques visait une pénétration en profondeur du territoire ennemi.

Les préparatifs offensifs de l’Armée rouge peuvent s’illustrer par de nombreux indices encore : comme par ex. le transport vers la frontière occidentale de l’URSS de grandes quantités de matériels de génie prévoyant la construction de ponts et de voies ferrées. Les intentions soviétiques ne pouvaient être plus claires.

Hitler prend Staline de vitesse

C’est sans doute vers le 13 juin que l’état-major général soviétique a commencé à mettre en branle son 1er échelon stratégique, donc à démarrer le processus de l’offensive. L’organisation de ce transfert du 1er échelon stratégique a constitué une opération gigantesque. Officiellement, il s’agissait de manœuvres d’été. À l’arrière, le 2ème échelon stratégique avait commencé à se former, dont la mission aurait été de prendre d’assaut les lignes de défense allemandes, pour le cas (envisagé comme peu probable) où elles auraient tenus bon face à la première vague.

Mais le calcul de Staline a été faux. Hitler s’est décidé plus tôt que prévu à passer à l’action. Il a précédé son adversaire de 2 semaines. Côté soviétique, la dernière phase du déploiement du 1er échelon (3 millions d’hommes) s’était déroulée avec la précision d’une horloge. Mais au cours de ce déploiement, cette gigantesque armée était très vulnérable. Le matin du 22 juin, l’offensive allemande a frappé au cœur de cette superbe mécanique et l’a fracassée.

À ce moment, de puissantes forces soviétiques se sont déjà portées dans les balcons territoriaux en saillie de la frontière occidentale, notamment dans les régions de Bialystok et de Lemberg (Lvov). Les Allemands les ont encerclées, les ont forcées à se rassembler dans des secteurs exigus et les y ont détruites. Et ils ont détruit également d’énormes quantités de carburant et de munitions que les trains soviétiques avaient acheminés vers le front le matin même.

Staline jette ses inépuisables réserves dans la balance

Le désastre soviétique était presque parfait. Presque, pas entièrement. Les pertes étaient certes énormes mais les réserves étaient encore plus énormes. De juillet à décembre 1941, l’Union Soviétique a réussi à remettre sur pied 200 importantes unités, dont les effectifs équivalaient à ceux d’une division. La Wehrmacht n’a pas su en venir à bout. Pendant l’hiver, devant Moscou, l’Allemagne a perdu sa campagne de Russie. À partir de ce moment-là, la Wehrmacht n’a plus livré que des combats désespérés contre l’Armée Rouge, avec un acharnement aussi fou qu’inutile, tant l’adversaire était numériquement supérieur, et compensait ses pertes en matériel par les livraisons américaines.

Voici, en grandes lignes, les faits présents le 22 juin 1941. L’histoire des préliminaires de cette campagne de Russie, la question de savoir à quelle date précise les Allemands et les Soviétiques avaient décidé d’attaquer, restent matière à interprétation, d’autant plus que d’importantes quantités d’archives allemandes sont toujours inaccessibles, aux mains des vainqueurs, et que les archives soviétiques ne peuvent toujours pas être consultées par les chercheurs. La raison de ces secrets n’est pas difficile à deviner…

► Joachim F. Weber, Vouloir n°83/86, 1991. 

(texte issu de Criticón n°125, mai/juin 1991)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/52

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