Maoïsmes d’hier et d’aujourd’hui

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Ce 7 novembre, dans Le Monde était publié, un important article signé de Julien Bouissou qui vaut le détour. Il est intitulé : « Le spectre d’un ralentissement de la Chine pèse sur l’économie mondiale ».(1)⇓ L’auteur se réfère à de nombreux avis de professionnels de la finance, tous dans l’attente des décisions du gouvernement de Pékin, dont les orientations sont maintes fois citées. Xi Jinping est ainsi présenté comme le vénéré maître des horloges du capitalisme mondial.

De ce qu’il va décider ou ne pas décider semble dépendre la prospérité de nos foyers. De cette réserve d’esclaves que contiennent les provinces de l’Empire du Milieu on se préoccupe seulement que de la quantité démographique, certes rongée par la dénatalité. Il est né l’an dernier sur le continent chinois « seulement » 12 millions d’enfants ce qui, comparé à la France où 736 000 enfants vivants ont vu le jour en 2020, représente quand même un multiplicateur de 16.

Mais en 8 400 signes, n’apparaissent pas une seule fois des mots tels que « parti », « communiste » ou « Mao ». Le parti unique le plus important du monde, fort de 89 millions de militants, gouverne pourtant ce pays sans partage depuis 1949 et l’arrivée dans la capitale du Grand Timonier à la tête de son armée rouge, développée à partir d’une guérilla dans les montagnes du Jiang Xi, coassement appelée, encore aujourd’hui Armée populaire de « libération ».

Depuis plus de 15 ans, aux États-Unis, au Japon ou en Inde, par exemple, la conscience du danger que représentent les ambitions expansionnistes du régime communiste chinois est, progressivement, devenue la préoccupation centrale des stratèges et autres responsables géopolitiques.

Dans la bobocratie parisienne, truffée d’ex-maoïstes, mais aussi chez les bien-pensants européens, on ne veut donc toujours voir dans cette prise de conscience, qu’une rivalité entre les méchants impérialistes américains, d’une part, et d’excellents dirigeants préoccupés du bien-être de leur peuple, regardés, d’autre part comme d’indispensables partenaires de notre société de consommation.

Les racines maoïstes du régime de Pékin, ses pratiques totalitaires, comme ses conditions de travail esclavagistes, sont perpétuellement occultées.

Dès son ascension, repérable en occident à partir de 2012, comme président du Comité militaire et comme secrétaire général du Parti, Xi Jinping a su s’affirmer pourtant au grand jour comme un restaurateur de Mao et du culte maoïste.

À vrai dire le culte du Grand Timonier n’avait jamais été aboli.

Sa mort est intervenue en 1976. Après quelque 10 ans de l’abominable subterfuge meurtrier soi-disant révolution culturelle annoncée en 1966, et en dépit de l’intermède dit de la Bande des Quatre, le pays, ou plutôt le régime communiste lui-même, devait sans doute, à l’instar de la NEP du camarade Lénine, s’imposer une cure.

Mais le mausolée et l’immense portrait du fondateur trônait et domine encore la place centrale de Pékin, à l’entrée de la Cité interdite résidence des anciens empereurs.

Une fois pour toutes, Deng Xiaoping lui-même a tracé la ligne rouge : « nous ne ferons jamais à Mao, ce que les Soviétiques ont fait à Staline. » Ainsi pas question de déboulonner sa statue, ou de dénoncer le culte de la personnalité.

Il importe donc d’abord de comprendre ce que c’est que le maoïsme.

Stalinisme à la sauce chinoise il est assaisonné selon les principes traditionnels de l’Empire du Milieu, à cinq saveurs. Un peu plus subtil par conséquent que l’archétype soviétique.

Beaucoup de choses marchent systématiquement par cinq : cinq griffes dans la patte du dragon, cinq saveurs, dont celle du gingembre, et dans le code pénal cinq châtiments cruels. Une fois évacué ses colorations locales, on doit bien se persuader que, malgré qu’il en ait, le maoïsme représente aussi à sa manière une forme d’occidentalisation paradoxale. Il a transformé, et il a dénaturé, de façon partiellement irréversible du génie du peuple chinois et sa culture millénaire, en commençant dès les années 1950 part son écriture.

Il faut relire à ce sujet les chroniques que, dès 1956, c’est-à-dire 10 ans avant la soi-disant révolution culturelle, Robert Guillain, observateur attentif et non dénué d’indulgence publiait dans Le Monde. On les retrouve dans les archives du journal. L’auteur en a tiré un petit livre de la collection Points au Seuil. Lui qui avait connu ce pays dès les années 1930, pouvait déplorer la disparition de deux choses d’autrefois : celle, disait-il, du « Chinois intelligent » et celle de « la jolie Chinoise ». Il n’avait pas entièrement raison. On peut croiser dans la rue, à Pékin ou à Shanghai, pas mal de fort jolies femmes. On me pardonnera j’espère cette réflexion masculine. Et les Chinois en général sont tout sauf des imbéciles. Mais il signifiait par là que tout un monde a disparu, et ceci dès les premières années de la dictature maoïste : le monde du Lotus bleu, seul album de Tintin interdit en Chine, l’univers des innombrables récits de voyageurs européens admiratifs dans la Chine d’autrefois.

Car, comme le bandit caucasien Staline en Russie, Mao était d’abord et avant tout un révolutionnaire marxiste, un disciple de Engels et de Lénine, un zélateur du matérialisme historique se revendiquant d’un socialisme se voulant scientifique. Il n’a jamais cessé d’être un ennemi de toutes les religions. L’expression opium du peuple est prise au pied de la lettre, et le christianisme est tout particulièrement considéré comme un instrument des très méchants diables étrangers. Tout son ressentiment révolté, y compris celui de l’humble bibliothécaire qu’il fut, affublé d’un accent du sud dans la capitale du Nord, humilié par les experts et les lettrés, qu’il n’a cessé de détester, se trouvait réinvesti dans la cause mondiale du Komintern dont il devint le représentant dans l’Empire du Milieu.

Les étapes de son ascension méritent d’être revisitées si l’on veut comprendre les ressorts, aujourd’hui encore de sa révolution et de son régime.

Le parti communiste, apparu en 1921, n’est dans les premières années qu’une tendance au sein du parti nationaliste, le Kouo Min Tang de Sun Yat Sen, et ses principaux dirigeants siègent au comité central du KMT, ceci jusqu’au virage de 1927. L’épuration entreprise alors par le « généralissime » Chiang Kaï-shek recevait le blanc seing du Komintern siégeant à Moscou, pour des raisons stratégiques. Celles-ci remontent au congrès de Bakou de 1920, elles avaient conduit Lénine à soutenir le kémalisme turc contre le traité de Sèvres, à se partager le Caucase avec lui en 1921 et à fournir des armes aux Turcs contre les Grecs en 1922.

Il faut donc une bonne dose de candeur à l’historiographie d’inspiration trotskiste pour n’y voir que la « Tragédie de la révolution chinoise » titre du livre considéré comme « classique » de Harold Isaacs, écrit en 1938 et qui relate les événements dont Malraux a tiré sa « Condition humaine ».

Nous nous trouvons confrontés à une froide logique, celle de la révolution mondiale. Les divergences ne portent que sur le « tempo » : pour Mao hier, pour Staline avant-hier, pour Xi Jinping aujourd’hui, le but ultime reste ce que Jules Monnerot appelle « l’Imperium mundi », titre du dernier tome de son irremplaçable Sociologie du communisme.

JG Malliarakis  

Apostilles

  1. cf. « Le spectre d’un ralentissement de la Chine pèse sur l’économie mondiale » Publié le 7 novembre à 05h01, il rebondit par rapport à l’intervention de Xi Jinping lors de la cérémonie d’ouverture de la China International Import Expo (CIIE), à Shanghaï, le 4 novembre 2021.

https://www.insolent.fr/

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