Pour une dissidence chrétienne

Entretien avec Rod Dreher

Rod Dreher est un journaliste américain dont le précédent livre Le Pari bénédictin est un best-seller mondial. L’auteur propose la création de ce que Benoit XVI a appelé des oasis de chrétienté, en revendiquant pour le christianisme le statut de contre-culture. En parlant dans son nouvel opus, de dissidence chrétienne, Dreher adapte son modèle à d’autres contextes que le contexte américain. Cet entretien a été enregistré avant le durcissement sanitaire préconisé par le président Macron. Sa description d’un totalitarisme social et non politique peut y faire penser très fort.

Propos recueillis et traduit en français par Robin Nitot

Vous dites que notre culture en Occident est devenue totalitaire ou pré-totalitaire. Qu’entendez-vous par la ?

Il y a six ans, des immigrés originaires de pays soviétiques ont commencé à me dire que l’évolution amorcée par les États-Unis depuis déjà quelques années leur rappelait furieusement ce qu’ils avaient fui en Europe de l’Est, non pas sur le fond, mais sur la forme, clairement idéologique. Par exemple, la montée de ce qu’on appelle la « Cancel Culture », c’est d’abord la montée dune idéologie qui exige que l’on se plie totalement à ses postulats. Si vous osez déroger, en paroles ou en actes, au nouveau féminisme des quotas ou encore au racialisme ambiant, vous serez attaqué, au point que vous puissiez en arriver à perdre votre emploi, à devoir abandonner votre situation. Vous risquez une forme d’exil intérieur dans la société. La première fois que j’ai entendu faire un tel rapprochement entre la Cancel culture et le communisme soviétique, je ne vous le cache pas, cela m’a paru relever d’un diagnostic extrême. Mais plus j’ai étudié la question, plus j’ai écouté les témoignages d’anciens dissidents soviétiques, plus je me suis rendu compte que ce diagnostic est parfaitement raisonnable. Simplement, les vieux dissidents soviétiques voient des choses que nous autres, Occidentaux, ne savons pas voir.

On n’imagine tout de même pas le goulag dans nos sociétés ?

Je pensais aussi que nous ne risquions plus l’arrivée d’une société totalitaire, puisque nous n’avions ni Staline, ni goulags, ni police secrète… Mais ce que ces vieux dissidents de l’ex-Bloc de l’Est m’ont enseigné, c’est qu’on peut tout à fait être soumis au totalitarisme dans une société libérale, capitaliste et démocrate. Tout ce dont vous avez besoin pour ça, c’est d’un système de pouvoir au sein duquel, certes, on a le choix pour toutes sortes de choses, mais dans lequel une seule idéologie est autorisée. La forme exclusive que prend cette idéologie (que ce soit le racialisme, l’idéologie du genre, ou encore ce que René Girard a appelé la concurrence victimaire), la rend très comparable finalement avec le bolchévisme.

Là encore vous me surprenez…

Dans le bolchévisme, la distinction entre le bien et le mal était construite sur le modèle des classes sociales : les prolétaires, c’est bien les bourgeois, c’est mal. Dans le nouveau totalitarisme, le modele est aussi social, c’est celui des ethnies ou des « races », des sexes devenus des genres, des orientations sexuelles et de la sociabilité qui va avec. Ça parait fou, mais les tenants de cette idéologie, de cette nouvelle vision de la rie sociale ont pris le pouvoir dans pratiquement toutes les institutions de la société civile américaine ! On considère généralement que le totalitarisme passe par un État omnipotent, mais ce n’est pas ce qui arrive en ce moment : ces idéologues ont pris le pouvoir par d’autres biais, l’Université, les médias, les grosses entreprises, le sport, et même l’armée et les services secrets. La majorité des Américains font spontanément le rapport entre cette situation et le roman 1984, de George Orwell, avec son fameux ministère de la vérité, mais je crois que nous sommes plus proches du Meilleur des Mondes, d’Aldous Huxley, ou d’un commun accord, non pas l’État mais la société s’en prend à la vie elle-même.

Le totalitarisme est d’abord social, dites-vous…

Le totalitarisme peut se présenter comme un système politique verrouillé. Il est d’abord à l’intérieur de l’homme. À propos de l’origine du totalitarisme. Hannah Arendt a découvert qu’il y a un certain nombre de conditions pour ouvrir la voie à une société totalitaire, la plus importante étant ce qu’elle appelait « L’organisation massive d’individus atomisés et isolés ». J’ajouterais aliénés, vous diriez en français je crois, d’individus déracinés. Tant que les gens se sentent seuls et aliénés ou déracinés, ils se mettent en quête de sens, de solidarité, de but, et ils acceptent n’importe quelle idéologie, n’importe quelle « vérité ».

Ce totalitarisme social est aussi un totalitarisme doux !

René Girard a identifié cette idéologie néo-totalitaire, il y a une vingtaine d’années. Pour lui, nous vivons dans une sorte d’hérésie chrétienne, qui transforme la miséricorde et la compassion en une culture de la victime. Ce sont les célèbres « vertus chrétiennes devenues folles » dont parle Chesterton, et c’est ce qui rend la résistance difficile pour les chrétiens : ce totalitarisme doux nous dit que nous devons faire preuve de compassion vis-a-vis de ceux qui souffrent. Et les chrétiens sont profondément d’accord avec cette idée ! D’abord, le totalitarisme du progrès nous dit qu’il va nous délivrer de la souffrance, que si nous sommes « traumatisés »,  « oppressés », il fera taire tout ce qui nous fait souffrir (comme les propos considérés comme « homophobes » ou « racistes »). Et puis dans un second temps, vous avez peur de perdre votre emploi ou d’être voué aux gémonies, exclu du jeu social, si vous ne participez pas de cette « douceur » collective. C’est là que les chrétiens entrent en résistance. D’accord avec l’idée, ils n’acceptent pas forcément la manière de l’appliquer.

Vous montrez dans votre livre comment les dissidents soviétiques des années Brejnev peuvent devenir des modèles pour nous ?

Je suis allé en ex-URSS, pour parler : ces chrétiens qui sont restés debout face au communisme. La première chose qu’ils m’ont dite ? Ne croyez pas que tous les chrétiens ont eu la même attitude face au totalitarisme. La majorité des chrétiens soviétiques se sont soumis à l’autorité du Parti. Quant à ceux qui ont résisté, ils ont commencé par cultiver des solidarités entre eux, par former des petits groupes, pour être surs de n’être pas fous et de ne pas être seuls à croire en ce dans quoi ils croyaient. Ils s’encourageaient mutuellement. Voila le bel exemple qu’ils nous donnent. J’ai entendu le témoignage d’un homme qui, au début des années 1970, était athée et démoralisé par la dictature. Il a entendu parler d’un groupe de prière à Moscou, s’y est rendu, s’est senti extrêmement inspiré par leur exemple. Ces gens savaient qu’ils étaient surveillés en continu par le KGB, mais ils continuaient à prier et à pratiquer leur religion. Il les rejoints. Il a fini en prison, comme le reste de son groupe de prière, mais il a préféré cette solidarité carcérale à l’isolement et à l’aliénation que produisait le régime soviétique.

L’autre chose qui peut nous inspirer dans leur comportement, c’est leur manière de s’enraciner profondément dans leur pratique de la foi mais aussi dans leur mémoire culturelle, dans les traditions, dans ce qu’on a en commun, au fond dans ce qui nous dit qui nous sommes. Les totalitarismes cherchent à détruire nos racines, et le travail des dissidents est de réunir les gens pour mener des ateliers ou des conversations sur l’art et la littérature, et toutes ces choses qui leur ont donné une identité, que les communistes essayaient d’effacer.

Vous en appelez a l’art et à la littérature. Vous n’allez pas me dire qu’il suffit de se rappeler les poèmes ou les romans qui font notre culture ?

Vous avez raison, un rappel scolaire, cela ne suffit pas. Une des choses que ces dissidents ont acceptées et que nous allons devoir accepter, c’est la souffrance qui découle nécessairement de la volonté de se dresser pour la vérité. Si vous voulez servir Dieu, alors il faut se faire à l’idée de souffrir : tous les chrétiens de toutes les époques ont gardé cette idée en tête : nous sommes appelés au martyre. Mais dans l’ère moderne, nous, chrétiens, sommes devenus trop mous au contact du consumérisme. C’est comme ça que le totalitarisme nous asservit, en nous rappelant que nous avons peur de souffrir. Les dissidents soviétiques le disent sans cesse : « Pour vous opposer au pouvoir en place, il faut accepter de souffrir, même si vous devez tout perdre, c’est le seul moyen de vivre en vérité. Vous avez peur ? Alors ils ont déjà gagné ».

Photo : Le 5 décembre 1931, la cathédrale du Christ Saint-Sauveur est rasée pour édifier le Palais des Soviets. S’ouvre pour les chrétiens russes, la vie de dissidence pour certains et de soumission pour les autres, sous un Clergé entièrement controlé par le pouvoir civil.

Monde&Vie  6 août 2021 n°1001

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