La « désinstruction » fruit du monopole ?

Au temps de ses fameux et mythiques hussards noirs, la république croyait pouvoir s’enorgueillir, d’un non moins illusoire développement de ce qu’on appelait l’instruction publique. Désormais, les signaux d’alerte ne manquent pas.

Les adeptes systématiques des comparatifs internationaux ne manquent pas de constater un recul de la France dans les classements de l’OCDE, du système PISA, ou dans des domaines où jadis elle excella comme les mathématiques.

En 2005, un Jean-Paul Brighelli publiait un livre qu’il intitulait « La Fabrique du crétin » où il dénonçait la mort programmée de l’école. Normalien, agrégé de lettres, auteur d’un nombre considérable d’ouvrages, y compris plusieurs travaux consacrés au mouvement surréaliste, ce qui pourrait le classer à gauche, il récidivait en 2017 sur le sujet éducatif. Il publiait « C’est le français qu’on assassine »(1)⇓. Après avoir adhéré au maoïsme au début des années 1970, il va ainsi progressivement rejoindre la droite souverainiste.

Ayant enseigné à tous les échelons, du collège à l’université, il est fondé à pourfendre le système scolaire français. Il déplore ainsi : « Nos enfants ne savent plus lire, ni compter, ni penser. Le constat est terrible, et ses causes moins obscures qu’on ne veut bien le dire. » Et il dénonce : « Un enchaînement de bonnes intentions mal maîtrisées et de calculs intéressés ».

René Chiche, de son côté, est professeur agrégé de philosophie. Il enseigne au lycée, en classe terminale, depuis une trentaine d’années. Dirigeant du syndicat Action & Démocratie CFE-CGC, il fait partie du Conseil supérieur de l’Éducation. En 2019 il publiait « La Désinstruction nationale »(2)⇓ considérant que « la Désinstruction n’est pas seulement une calamité nationale 
qui fragilise les fondements de la République ; elle est d’abord, littéralement, 
un crime contre l’humanité et une faute majeure envers nos enfants. »

En effet, voilà ce qu’il constate désormais : « Je viens de lire une trentaine de copies : pas une n’est écrite en français. Pas une ! En classe de terminale ! Et cela n’a rien à voir avec l’immigration. La Désinstruction est le vrai sujet, je persiste. Et il n’intéresse personne. En dix ans, j’ai vu les horaires d’enseignement fondre comme neige au soleil, le nombre d’élèves souffrant de dysorthographie, dyspraxie, etc. exploser, l’illettrisme s’installer, le taux de réussite au baccalauréat frôler les 100 %, les professeurs raser les murs. On continue ? »

Que se passe-t-il donc ? Que s’est-il passé ?

On doit dépasser ici la litanie des considérations probablement de bon sens sur le déclin de l’éducation républicaine. On doit même retenir la supériorité intrinsèque de la liberté et de la concurrence sur le monopole égalitariste. Et c’est ce dernier tropisme qui caractérise précisément l’administration tentaculaire appelée Éducation nationale.

Or, depuis le début du XXe siècle, où elle entreprit d’expulser les congrégations enseignantes et de persécuter les catholiques, la république laïciste n’a cessé de renforcer son monopole scolaire. Ce faisant elle a éliminé progressivement le foisonnement concurrentiel et l’émulation féconde qui, autrefois, caractérisait précisément les ordres religieux éducatifs, jésuites, oratoriens, frères des écoles chrétiennes, maristes, depuis Port-Royal au XVIIe siècle jusqu’à la communauté Saint-François-Xavier de Madeleine Daniélou au XXe siècle.

C’est dans cette optique qu’il convient de rappeler historiquement le rôle d’Alfred de Falloux (1811-1886). C’est à lui, à son travail persévérant, que l’on doit la loi fondatrice de 1850 instituant la liberté de l’enseignement. Élu député légitimiste dès 1846, sous le règne de Louis Philippe, il fait partie de la majorité conservatrice de la Constituante, élue au lendemain de la révolution de février 1848. [La connaissance de cette époque décisive est hélas aujourd’hui oubliée, et notre cher Jacques Ploncard d’Assac le déplorait déjà dans un article prémonitoire de 1965 à propos de ceux qu’il appelle les « bancocrates », ancêtres de nos actuels macroniens(3)⇓].

Depuis la loi Falloux, la liberté scolaire a toujours été supposée conquête intangible du pays. En effet, démissionnaire du gouvernement du Prince Président en 1849, pour raison de santé, il réussit à faire voter, dans un contexte européen dominé par ce qu’on appelait la question romaine, une loi dont l’effet concret abolissait le monopole de l’éducation étatique imposé par Napoléon Ier.

Certes, plus grand monde ne lit sans doute plus les Mémoires de Falloux. C’est positivement dommage. On ne peut guère se les procurer d’ailleurs qu’au hasard des flâneries chez les bouquinistes, ou à défaut chez tel spécialiste des fac-similés… en Inde(4)⇓ .

Il s’agit pourtant d’un éclairage inégalable sur la genèse de la vraie droite française au XIXe siècle. Son auteur l’avait achevé vers 1880, peu de temps avant sa mort en 1886. Sa publication est expliquée en exergue de l’édition 1888(5)⇓ . L’auteur les avait appelés  » Mémoires d’un Royaliste », et c’est sous ce titre qu’on peut aujourd’hui encore les retrouver. Or, les amis qui ont travaillé à cette publication soulignent que toute sa vie, son action fut consacrée au bout du compte, « à la cause de l’Église et de la liberté. » N’en déplaise aux tenants des idéologies qu’on appelle aujourd’hui libertaires, l’ensemble de ce combat doit être tenu pour indissociable.

Dans le premier volume de son Histoire de la Vendée militaire(6)⇓ , Crétineau-Joly parlant de ses compatriotes vendéens concluait ainsi : ils sont « morts en répétant le vieux cri de leurs pères : Dieu, le roi et la liberté ! Gloire à eux ! ».

Et, contrairement à la légende noire de l’anticléricalisme et aux idées reçues de notre époque, c’est bien à juste titre qu’Émile Flourens pouvait consacrer son petit livre contre le laïcisme persécuteur de 1905 à la lutte « pour la liberté de l’esprit humain »(7)⇓ .

JG Malliarakis  

Apostilles

  1. édité par Hugo et Cie.
  2. aux éditions Ovadia.
  3. cf. Lectures Françaises N° 101-102, août-septembre 1965.
  4. Facsimile publisher, 12 Pragati Market, Ashok Visher, Ph-2, Delhi-11052, India.
  5. éd. Librairie Académique Perrin.
  6. « La Grande guerre de 1793 » éd. Trident 2013 page 428.
  7. cf. « Le Laïcisme contre la liberté » éd. Trident 2013.

https://www.insolent.fr/

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