Accords de Locarno (1925)

L’Allemagne et la France à la fin de l’ère Locarno

Franz KNIPPING, Deutschland, Frankreich und das Ende der Locarno-Ära, 1928-1931 : Studien zur internationalen Politik in der Anfangsphase der Weltwirtschaftskrise,  Oldenbourg, München, 1987.

Parler aujourd’hui de l’entente franco-allemande postule nécessairement de revenir à cette époque de l’immédiat après-Locarno, aux espoirs de réconciliation qui se pointaient alors et à la dégradation progressive du dialogue entre les deux ennemis héréditaires de l’Europe de l’Ouest. Le zénith de l’entente franco-allemande fut marqué par la proposition de Briand de créer une Union européenne.

Le 12 juin 1929, Briand propose à Stresemann de “liquider la guerre”, d’amorcer la construction d’une “fédération européenne” qui aurait pour tâche, sur le plan politique, de stabiliser notre continent et, sur le plan économique, de le protéger contre l’emprise américaine. Cette suggestion de Briand comprenait deux tendances : celle de démanteler la collaboration économique germano-américaine qui jouait au détriment de la France et celle, pure et idéaliste, de sauver la “civilisation européenne” du bolchévisme “ennemi de la culture” et de l’impérialisme économique américain. Ce plan souleva des enthousiasmes mais aussi le scepticisme du gouvernement allemand : celui-ci notait que l’idée d’une vaste coopération économique européenne avait de solides racines en Allemagne mais qu’à l’heure présente, l’Allemagne, tarabustée à Versailles par l’intransigeance française, devait conserver les acquis de ses relations spéciales avec les USA car la France, dans son ensemble, ne reflétait pas toutes les bonnes intentions de Briand. En fait, le pôle allemand, renforcé par sa coopération avec les États-Unis, était sur le point de dépasser en poids le pôle français et l’offensive de Briand, toute honnête qu’elle soit dans le chef de son initiateur, pouvait s’avérer une opération de charme française consistant à cimenter un statu quo favorable à Paris. Stresemann, quant à lui, répondit, quelques semaines avant sa mort, que la coopération européenne ne devait nullement se diriger contre les autres continent ni développer une orientation autarcique, tout en admettant que les multiples frontières de notre continent devaient cesser de transformer l’espace européen en une juxtaposition de petites économies boutiquières.

Son successeur, Julius Curtius, commença par orienter sa politique vers une collaboration germano-britannique, puis vers une offensive diplomatique en direction de l’Europe centrale et des Balkans, ce qui entraînait inévitablement un ralentissement du dialogue franco-allemand et un ré-amorçage des exigences allemandes de révision du Traité de Versailles (Rhénanie, Sarre). Ce réamorçage conduit la France à proposer en 1930 l’institutionnalisation des idées paneuropéennes de Briand. Celle-ci prendrait d’abord la forme d’une « commission spéciale » de la SDN. Pendant que les Français s’efforcent de mettre cette commission au point, l’Allemagne, frappée durement par la crise, oriente sa politique économique vers le Sud-Est européen, si bien que deux mouvements européens finissent par se juxtaposer en Europe : le pan-européen de Briand et le “mitteleuropäisch” des Allemands, qui comprennent ce dernier comme une étape nécessaire vers la Pan-europe de Briand. Dans l’esprit des protagonistes, les deux mouvements vont se mêler étroitement et l’on assistera à moults confusions et quiproquos. Les nations de la « Petite Entente », la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Yougoslavie, alliées de la France, finissent par comprendre que l’Allemagne seule peut absorber les surplus de leur production agricole et les payer en produits manufacturés. Qui plus est, les liaisons géographiques sont plus aisées entre ces pays et le Reich. La France, forte de son or, ne peut opposer que sa puissance financière à cette fatalité géographique. Les investissements français ne servent finalement qu’à favoriser l’importation dans les Balkans de produits français, sans que le marché français ne puisse absorber en suffisance les surplus agricoles balkaniques. Knipping reprend à l’historien français Georges Soutou l’expression “impérialisme du pauvre” pour désigner la malheureuse stratégie financière française dans la région. La puissance matérielle française, financière et militaire, a succombé devant les impératifs incontournables de la géographie. Il semble que l’intégration centre-européenne et balkanique soit un mouvement naturel qu’il est vain de vouloir enrayer.

L’enseignement à tirer de cet ouvrage d’histoire, c’est que Français et Allemands ne parlent pas de la même chose, lorsqu’ils parlent d’Europe. Les dimensions danubiennes et balkaniques semblent échapper à l’opinion française, tandis qu’en Allemagne, on leur accorde une priorité. Pour l’Allemand, la résolution des contradictions danubiennes et balkaniques est la première étape dans le processus d’intégration de l’Europe Totale. Se replonger dans les discussions qui ont animé les chancelleries entre 1928 et 1931, sous l’impulsion de Briand, est œuvre utile pour surmonter ce gros hiatus. Le travail de Knipping peut nous y aider.

Robert Steuckers, Orientations n°10, 1988.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/47

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