Face au prétendu modèle social : la corporation et le solidarisme

Le texte ci-dessous tend à répondre à une question formulée à propos de la corporation, sur laquelle j’avais d’abord été invité à écrire un article dans la revue Synthèse nationale : « de quoi parle-t-on » ? À la suite de quoi le directeur de cette revue avait programmé en 2020, juste à l’époque où tout a été arrêté en France par le confinement, une conférence qui n’a été prononcée que le 9 octobre 2021, et dont le thème « Solutions corporatives » comportait un indispensable point d’interrogation…

Il se trouve que, comme on le verra, quelques jours plus tôt, Éric Zemmour avait jeté tel un courageux pavé dans la mare, une condamnation du fameux modèle social français, supposé généralement tabou, sans indiquer cependant quels types de solutions il préconisait lui-même.

Je tiens à souligner en préambule, que, de mon point de vue la réponse que l’on va lire résulte d’une préoccupation qui a habité toute la vie militante de son rédacteur. On peut résumer en disant qu’il s’agit « d’arracher le Social à la gauche ». On lira donc ci-dessous une sorte d’introduction à une théorie qu’on appellera « solidariste ». On entendra par ce mot, la volonté de combattre la lutte des classes. La corporation s’y attache dans l’entreprise comme dans le métier. Elle s’oppose aussi bien à ce que cherchent à attiser les communistes, et la CGT, mais également aux calculs de la technocratie et d’une certaine finance à courte vue.

Texte de la conférence du 9 octobre 2021.

Il m’est agréable de faire part ici de mes idées sur le thème de la Corporation, dans le cadre du cercle de Synthèse nationale.

Je remercie le camarade Roland Hélie qui m’avait invité à m’exprimer devant vous pour le 4 avril 2020. Et puis s’est développée la crise du Covid, et le confinement a tout empêché.

  1. Le sentiment d’enfreindre un interdit

Cela m’est agréable aussi parce qu’au rythme où vont les choses nous allons bientôt entendre M. Attal, M. Véran ou M. Dupont-Moretti nous expliquer que l’idée corporative, en elle-même, doit être considérée comme contraire aux principes de la république.

Parler en bien du corporatisme nous expose d’ores et déjà aux foudres de la bien-pensance. « C’est mal puisque c’est défendu ». Épatant…

Or, le lieu était bien choisi, à côté d’un ancien café peu connu du grand public, mais qui abrita, pendant des décennies, les rendez-vous bien réels, discrets car très marginaux par rapport à la loi, celui de la Révision organisée par les principaux antiquaires parisiens, contrant à leur manière le vieux privilège concédé depuis 1816 aux commissaires-priseurs. Il s’agissait bel et bien d’une organisation corporative illégale : grisant…

Car la répression du corporatisme a commencé très tôt dans l’histoire républicaine puisque dès la Terreur jacobine c’est un arrêté du Comité de Salut Public en 1794 qui prévoit tout simplement que « les ouvriers et les journaliers qui se coaliseraient sur le terrain professionnel seraient traduits devant le tribunal révolutionnaire ». Autant dire qu’ils étaient, dans la plupart des cas, voués la guillotine.

  1. Un long héritage répressif

La codification par Napoléon des acquis de la révolution va conduire le Code pénal de 1810 à organiser l’interdiction de la grève, l’interdiction du syndicalisme ouvrier, mais aussi celle de la concertation patronale et de l’action sociale.

Voici les textes :

« Article 414. Sera puni d’un emprisonnement de six jours à trois ans et d’une amende de 16 francs à 3 000 francs, ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque à l’aide de violences, voies de fait, menaces ou manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d’amener ou de maintenir une cessation concertée de travail, pour forcer la hausse ou la baisse des salaires ou porter atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail.

Article 415. Lorsque les faits punis par l’article précédent auront été commis par suite d’un plan concerté, les coupables pourront être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus.

Article 416. Seront punis d’un emprisonnement de six jours à trois mois et d’une amende de 16 francs à 300 francs, ou de l’une de ces deux peines seulement, tous ouvriers, patrons et entrepreneurs d’ouvrage qui à l’aide d’amendes, défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d’un plan concerté, auront porté atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail. »

Tout cet attirail restera en vigueur jusqu’en 1864, année où Napoléon III imagine tirer parti de la réunion à Londres de la Première internationale.

  1. Une lutte pour le droit d’association.

Car si en 1791 on a dissous les jurandes remontant au règne de saint Louis, il s’agit de la loi D’Allarde. Contresignée par le roi, elle reprenait une préoccupation réformatrice de Louis XVI. Organisées depuis le XIIIe siècle les anciennes structures professionnelles devaient en effet évoluer. Leur abrogation n’avait échoué en 1776, qu’en raison du dogmatisme de Turgot. La loi Le Chapelier, seulement votée, elle, en juin par l’Assemblée, allait faire défense de les reconstituer sous quelque forme que ce soit, ce qui va s’appeler « délit de coalition ».

Voilà un des piliers de l’édifice jacobin dont Napoléon fut le continuateur et que les conditions de la Restauration en 1814 et 1815 interdirent de modifier.

Il est donc tout à fait logique que, tout au long du XIXe siècle, les royalistes aient au contraire lutté pour reconquérir la liberté d’association, liberté reconquise par bribes, notamment pour les mutuelles et les syndicats, mais qui n’est réapparue qu’en 1901, – et d’une façon tout à fait insuffisante et peu sérieuse.

Nous y sommes habitués aujourd’hui, mais il existe l’exemple de l’Alsace et de la Moselle où la loi en vigueur est beaucoup plus solide : c’est la loi allemande de 1905. Contrairement à la nôtre, pas question de les gérer n’importe comment, il faut 9 noms de fondateurs et il ne suffit pas de détenir le cahier pour les diriger, etc. Ce qui s’est passé au FN quand le président statutaire, pourtant mis en minorité, a exclu la majorité des adhérents, ne serait pas concevable au-delà de la ligne bleue des Vosges. Ce qui s’est passé à Radio Courtoisie en 2006, non plus.

  1. Revenons donc à l’historique du mouvement corporatiste français

Prenant racine dans l’opposition à l’héritage jacobin, il prend toute sa force à partir de la Révolte des canuts de Lyon de 1834. Quand elle refuse de s’associer à l’opposition républicaine, on la taxe d’ultraroyalisme.

L’idée corporative se développe avec ce qu’on appelle alors la question ouvrière, en lien avec l’industrialisation et l’exode rural. En 1840, c’est le légitimiste Alban de Villeneuve-Bargemont qui alerte sur les conditions de vie du prolétariat naissant.

Parallèlement, en 1844 un certain Karl Marx, privat dozent de l’université de Halle, invente sa révolte philosophique matérialiste athée en liaison avec le fameux détournement de la dialectique hégélienne par Feuerbach. Il très vite voir dans le prolétariat l’instrument de sa pensée et entre en contact avec les socialistes français. Mais on doit rappeler fortement que dès 1846, Proudhon qui est un homme de liberté qui, par exemple entretiendra une correspondance d’une grande honnêteté intellectuelle avec l’économiste Bastiat, signifie à Marx sa rupture dans une lettre où il dénonce déjà le totalitarisme auquel conduit la pensée du philosophe.

Car il suffit de lire le Manifeste communiste de 1848 pour comprendre qu’il dénonce ce qu’il appelle socialisme féodal, par exemple celui de la Jeune Angleterre, plus encore que le socialisme utopique pour lequel il a surtout du mépris. Marx et Engels se veulent scientifiques : pas de place pour le romantisme, encore moins pour la religion « soupir de la créature opprimée ».

Marx en 1864 parvient cependant à rédiger l’Adresse inaugurale de l’Internationale ouvrière dans le sens du socialisme étatiste.

  1. À partir de la Lettre aux Ouvriers du comte de Chambord de 1865, s’affirme la lutte pour le droit d’association.

En cela il faut savoir que La Tour du Pin est un fidèle mais aussi un disciple de ce prince doctrinaire sans doute peu formé à prendre le pouvoir et qui meurt en 1883. Leur pensée va inspirer à son tour et servir de socle à ce qu’on appelle doctrine sociale de l’Église :

l’encyclique Rerum Novarum de 1891 sous le pontificat de Léon XIII, un siècle après la loi Le Chapelier, 40 ans plus tard Quadragesimo Anno en 1931, et Centesimus annus en 1991 par Jean Paul II, dérivent toutes de cette critique solidriste et corporatiste.

Ce catholicisme social c’est donc tout à fait autre chose que la plupart des doctrines que l’on appelle socialistes, dans ma jeunesse tout le monde se disait socialiste, mais on en dénombrait 300 définitions. Pas plus le libéralisme que la corporation n’était vraiment offert sur le marché des idées.

  1. S’agit-il de vieilleries ? Pas du tout : il s’agit d’une actualité française brûlante sinon explosive sous la Macronie et du fait même de son aggravation des diktats de la haute administration et du gros argent.

Nous sortons à peine de 3 crises françaises, marquées par 3 impasses technocratiques. Celles-ci se sont aggravées en l’absence de dialogue entre l’administration et les professions organisées.

C’était déjà vrai en 2018 à l’origine de la crise des gilets jaunes. Au départ ils mobilisent la France périphérique, sur les ronds points, à partir de la question de l’automobile, face à la limitation de vitesse et à la taxation des carburants, questions incompréhensibles pour un bobo parisien dont plus de 60 % ne possède pas de véhicule. Tandis qu’une infirmière libérale, ou un commerçant non sédentaire, ou même un artisan est sur les routes en permanence. Comment expliquer à une caissière de supermarché qu’elle doit, pour sauver la Planète, prendre à la fermeture du magasin, des transports en commun… qui n’existent pas ?

En l’absence de corporations, on va imaginer un prétendu grand débat, une fausse concertation de citoyens tirés au sort, qui ne résout rien sauf à contourner la représentation nationale dans laquelle figurent quelque 80 % de fonctionnaires.

Cela est encore plus vrai dans la crise des retraites de 2019, car rien n’est plus « corporatif » que la question des retraites, qu’il s’agisse de l’âge, de la pénibilité, du droit des veuves à la réversion, du désir même d’arrêter de travailler, mais aussi des capacités d’épargne, de la propriété de l’outil de travail, etc.

La réforme des retraites restera infaisable parce que la retraite ne se pose jamais de la même manière selon les professions, ce qui a conduit à cette usine à gaz appelée compte pénibilité.

Les seules pistes de solution reposeront sur des régimes de retraite corporatifs de base et la plus grande liberté possible de l’épargne. Celui-ci pose aussi, bien sûr, le problème de la fiscalité, étroitement lié au droit de la famille, à la question des droits de succession. Le partage obligatoire égalitaire qui non seulement part de cette conception d’un homme qui né orphelin meurt célibataire. Mais ce partage, cette entrave systématique à la liberté de tester ne laisse libres que les patrimoines financiers sur une famille de 4 enfants on ne peut pas partager sur une base égalitaire ni une maison ni une terre ni une entreprise.

Une entreprise n’est pas divisible en elle-même, on ne doit pas la réduire au statut d’une société par actions. On en arrive à confondre la vente successorale quasiment inévitable avec les trucages sur l’attractivité fictive de la France, car on fait entrer dans les statistiques des investissements la captation étrangère.

Quant à la crise sanitaire, depuis 2020, d’étape en étape, la crise sanitaire se déroule dans le mépris des professions, à commencer par les soignants : toutes les décisions sont prises au niveau d’un prétendu conseil de défense, d’une incompétence totale, inventé par Sarkozy dans un tout autre contexte ; agences régionales de santé allez voir su Wikipédia qui les compose, aucun praticien de la médecine ; en face on impose aux restaurateurs, aux fleuristes, aux libraires, etc. des réglementations ubuesques, sur lesquelles on revient au gré des humeurs présidentielles. Les masques sont inutiles puis ils deviennent obligatoires même en plein air, dans la rue. Alors qu’il me semble que le fonctionnement d’un restaurant ou d’un théâtre ce n’est pas au gouvernement qu’on le connaît c’est dans la restauration, c’est dans la profession. Mais si on pouvait rire des polytechniciens en disant autrefois qu’ils savaient tout et rien de plus, pas le droit de rire avec les énarques et autres technocrates d’aujourd’hui.

  1. La corporation ne doit pas être conçue comme une simple solution d’urgence, pire encore, comme un plaquage administratif de plus. C’est au contraire le reflet de l’ordre naturel des sociétés.

À l’origine de cette démarche, on doit rendre hommage à la démarche de Frédéric Le Play grand fondateur de la pensée sociologique française. Contrairement à l’attitude dogmatique de la plupart de ses prédécesseurs, contrairement à un Turgot par exemple, qui pose en principe que « ce qui compte ce n’est pas ce qui est mais ce qui doit être », il va chercher d’abord à prendre connaissance des faits réels.

Et lorsque Le Play fonde en 1857 sa société d’Économie sociale il se situe ainsi volontairement en dehors du champ politicien, en constatant la réalité fondamentale de la famille, et, au-delà, celle de l’entreprise dans laquelle il va distinguer 6 principes essentiels, d’accord solidariste entre patrons et ouvriers parmi lesquels l’entente sur le salaire mais aussi le respect de la femme.

En 1870, face au désastre, il proclame « que Dieu a fait les nations guérissables. » Car toujours il constate que le libre retour à la loi morale, au bon vieux décalogue tout simplement, conditionne aussi la prospérité des peuples.

Oui, hélas… le Modèle social français actuel, au départ, s’est d’abord construit, au cours du XXe siècle dans la catastrophe et face aux malheurs de la patrie. Ce qui est positif dans ce modèle doit tout à la révolution corporative spontanée de l’été 1940, où l’on assista à l’espérance de la fin de la lutte des classes.

Puis viendra la charte du travail de 1941, en partie déviée par les technocrates du ministère des Finances, mais aussi le symbole du premier mai et de la retraite des vieux travailleurs, promise et non réalisée par le front populaire. Si après 1945 tout cela a été dévié, si les comités d’entreprise ont été détournés de leurs fonctions, si les communistes s’en sont emparés est-ce la faute au maréchal Pétain ?

Tout le mal vient plutôt de l’influence du parti communiste, qu’il s’agisse : des faux principes de la Sécurité sociale monopoliste, esquissés par Croizat dont le programme sera réalisé sous Chirac et Juppé 50 ans plus tard ; du statut du fermage conçu par Waldeck Rochet ; du statut de la fonction publique d’État organisée par Thorez en 1946 aggravé par Anicet Le Pors en 1983 ; de la mainmise sur EDF et surtout dee son « Conseil central des œuvres sociales » qui finance la CGT et c’est le communiste Fiterman qui donnera aussi, plus tard, sous Mitterrand, le contrôle du comité central d’entreprise de la SNCF etc..

En 1946 la confiscation des usines que Louis Renault entendait donner à ses ouvriers, vous savez tous, je pense ce qu’il en fut, une citadelle longtemps imprenable du PCF. Dreyfus qui fut ministre de l’Industrie de Mitterrand écrivit un livre « Une nationalisation réussi Renault » dans lequel il ne donne aucune chiffre représentatif de la gestion de la Régie étatisée…

C’est bien cela le Modèle social français qui bafoue notamment désormais la propriété du métier comme il bafoue la base même des jurandes professionnelles d’autrefois qui supposaient tout simplement aussi une foi commune et une citoyennté partagée, dans lesquelles pouvaient fonctionner une solidarité, et une hiérarchie des savoir-faire, de l’apprentissage à la maîtrise.

Pour toutes ces raisons nous ne confondrons pas non plus le social et le politique.

Zemmour a donc osé mettre en cause le 2 septembre à Lille ce modèle encrassé qu’il qualifie d’obèse. Bravo ! Mais quelle cure d’amaigrissement envisage-t-il pour remettre la France au travail ? Il a su ouvrir une brèche, très bien ; mais il ne s’agit donc pas nécessairement de prendre parti pour X, Y … ou Z dans la course à la présidence, encore moins de rompre avec quiconque sachant que le monde ne tourne pas autour de cette élection.

Il s’agit de s’engouffrer dans cette brèche et de travailler à la corporation dans le métier, au solidarisme dans l’entreprise et à la subsidiarité dans la nation comme dans l’Europe, chaque chose à sa place.

JG Malliarakis

https://www.insolent.fr/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s