Retour sur les mercenaires de la médecine hospitalière.

Même si c’est déjà un peu loin de vos préoccupations, certains se souviennent peut-être de ce que nous écrivions en novembre 2018 à propos de la pénurie de médecins hospitaliers et des problèmes posés par un certain nombre de praticiens remplaçants. En voici l’un de nos articles consacrés à ce douloureux sujet (aggravé depuis par la pandémie au Covid-19) :

Vous y trouverez d’ailleurs un certain nombre d’autres référence qui vous permettront de compléter votre information.

La crise du Covid-19 n’est pas étrangère à son départ, mais sa décision était prise bien avant. A., qui souhaite rester anonyme, a quitté le centre hospitalier de Montauban en janvier, après seize années passées aux urgences. Depuis neuf mois, l’urgentiste a rejoint les rangs des intérimaires, ces médecins qui effectuent des remplacements et grâce auxquels on tente de combler les trous dans les hôpitaux…

« C’est particulier de passer de l’autre côté du miroir, alors que j’avais toujours dit jamais », confie cette femme de 46 ans. Comme de nombreuses voix dans le monde médical, elle aussi les considérait auparavant avec un œil critique, pour certains comme des « mercenaires » allant aux plus offrants. Cela reste d’ailleurs notre conviction.

Mais la médecin, qui navigue désormais entre des gardes aux urgences dans deux petits établissements de santé de sa région, se sent à mille lieues de ce portrait. « Moi, soit j’explosais en vol, soit je partais », dit-elle, résumant assez simplement les symptômes qu’on associe au « burn-out », de la « boule au ventre » aux « troubles du sommeil », en passant par « l’irritabilité »…

Avec l’intérim, elle a pu mettre le holà sur des horaires qu’elle ne supportait plus, avec ces gardes de nuit, de week-end, à la pénibilité toujours plus forte en avançant dans l’âge, sans compter les réunions d’organisation en plus, les projets à monter. Désormais, elle travaille un tiers de temps en moins. Elle effectue environ trois gardes de vingt-quatre heures par mois, ainsi que six à huit journées de remplacement, pour gagner 5 000 euros net, contre 6 500 euros auparavant.

La crise sanitaire a fait office de révélateur, comme de nombreux soignants l’ont exprimé à la sortie de la première vague de Covid-19, en dénonçant le retour à « l’anormal » ! « On a vu pendant le Covid que tout pouvait être plus simple aux urgences », résume A. Terminé le casse-tête pour trouver des places d’hospitalisation, l’agressivité des patients, ou encore le flux d’entrées si important… « Ça a joué sur le sens de notre travail, ça m’a confirmé que je voulais faire du soin, et du bon soin », reprend-elle.

Mais que pense-t-elle du plafonnement des rémunérations des intérimaires, une promesse faite par le ministre de la santé, Olivier Véran, en juillet 2020 ? Elle y voit plutôt une « bonne chose », mais cela ne la convaincra nullement de retourner à l’hôpital. « Je ferai tout, mais je n’y reviendrai pas, je sais que ça ne peut pas changer », dit-elle, se préparant à une reconversion, dans les mois qui viennent espère-t-elle, en médecine libérale. Encore une déçue de la médecine mais, surtout, une victime de la paupérisation de nos services de santé et, principalement, de nos services hospitaliers. Toutes choses qui n’ont pas été améliorées par l’indispensable prise de conscience que l’on espérait au cours de la pandémie virale qui a fait les dégâts que l’on sait.

Impossible de savoir dans quelle mesure le profil de l’urgentiste est représentatif des intérimaires d’aujourd’hui : aucune donnée ne permet de le saisir. A écouter les hospitaliers qui les accueillent, ce sont aussi souvent des jeunes en début de carrière, qui cherchent à tester plusieurs endroits, que des praticiens en fin de carrière, des retraités qui veulent mieux gagner leur vie, ou encore des praticiens en poste qui arrondissent leur fin de mois. Mais auxquels il ne faut pas manquer d’ajouter les authentiques mercenaires, venus de pays étrangers et qui servent, à moindre coût, à nos pouvoirs publics sans scrupule, de variable d’ajustement à leur incurie.

Décrivant un même syndrome d’« épuisement professionnel », M., une collègue qui souhaite garder l’anonymat, a plié bagage après la première vague de Covid-19, à l’été 2020. Après huit ans aux urgences d’un hôpital parisien, la jeune femme de 36 ans sillonne désormais la France, de Douai (Nord) à Troyes en passant par Châlons-en-Champagne, Rennes… « J’ai beaucoup culpabilisé, raconte l’intérimaire. On a l’impression qu’on profite d’un système qui ne serait pas censé exister si l’hôpital fonctionnait… et puis je me suis rendu compte que je faisais juste mon métier, et je le faisais bien, je soigne des gens. » Mais ne nous y trompons pas, il ne s’agit que d’une consolation… et, sur ce sujet, nous vous suggérons de relire ce que nous écrivions en septembre 2019 : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/09/23/gouverner-cest-prevoir-disait-on-il-y-a-longtemps-tres-longtemps/

Inscrite dans trois agences d’intérim, l’urgentiste prend des gardes allant de 1 100 euros à 1 400 euros, ce qui lui permet souvent, en une dizaine de jours dans le mois, de toucher le salaire qu’elle avait comme praticienne, d’environ 4 000 euros net, et même plus. En octobre, elle a ainsi pris quatre gardes de vingt-quatre heures dans un hôpital de Bretagne, sur une semaine. « J’ai vu des annonces à 2 000 euros, mais je considère que c’est trop, ça me gêne, je sais que ça va coûter très cher à l’hôpital, je ne le fais pas », assure la jeune femme, qui écarte l’intérêt financier comme motivation à son changement de vie. « Sinon, je serais depuis longtemps partie dans le privé. »

Avec ou sans le plafonnement, elle continuera dans l’intérim jusqu’à la fin de l’année, le temps… de rebondir, elle aussi, vers le libéral ou vers un poste dans le secteur du sport, pour lequel elle a passé une spécialisation. Loin de l’hôpital, à coup sûr« Tous les intérimaires autour de moi préparent des diplômes, en échographie, en pratiques médico-judiciaires… pour chercher une porte de sortie », dit-elle.

« France, qu’as-tu fait de ta médecine ?« , écrivions nous encore en mars 2020. *

Le 26 octobre 2021.

Pour le CER, Hippocrate, Conseiller à la santé publique.

(*) https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2020/03/19/france-quas-tu-fait-de-ta-medecine/

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2021/10/26/retour-sur-les-mercenaires-de-la-medecine-hospitaliere/

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