Etre dans une logique de connexions, de réseau, de mutualisation des forces et des expériences

Olivier Bault a interrogé Marion Maréchal pour le Visegrád Post le 1er octobre à Varsovie. Extraits :

Vous dites que l’Institut de sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP), que vous avez fondé à Lyon et que vous dirigez, est un pôle de résistance  intellectuelle où se pratique la liberté d’expression. Cela ressemble beaucoup à la revendication du Collegium Intermarium, cette nouvelle université d’Europe centrale créée en Pologne et où vous êtes venue participer à la conférence d’inauguration, pour sa première rentrée universitaire. Peut-on dire que l’ISSEP et le Collegium Intermarium sont deux îlots de liberté intellectuelle dans des sociétés connaissant une dérive totalitaire ?

Oui, on peut le dire, et l’objectif affiché de nos deux écoles est d’être une réponse et une alternative à un phénomène malheureusement de plus en plus prégnant dans le monde universitaire, que ce soit en Pologne ou en France. Cela se manifeste premièrement par une homogénéité intellectuelle, un conformisme intellectuel plus exactement, et deuxièmement par un sectarisme qui frôle parfois le terrorisme intellectuel. Il est en effet rare qu’une semaine ne passe en France sans qu’il y ait une polémique sur des enseignants menacés, marginalisés, ou mis au ban, ou des conférences perturbées voire annulées, ou encore des syndicats étudiants qui mettent la pression sur des universités pour faire avancer un agenda militant souvent très radical. On voit de nombreux établissements – pas tous, heureusement – se faire les relais zélés d’un certain nombre d’idéologies. Je pense notamment aux idéologies LGBT, néo-féministes, de la cancel culture, du wokisme, et, en France, de l’immigrationnisme. Parfois, comme à Sciences Po et à la Sorbonne, on crée même des programmes dédiés à ces idéologies, notamment sur les gender studies.

Il y a une véritable prise en otage des étudiants qui, la plupart du temps, n’osent même pas manifester une contradiction parce qu’ils pourraient être l’objet au mieux d’une critique et au pire de menaces. Ainsi, par exemple, à l’Université Lumières Lyon 2, un étudiant en études politiques qui avait dénoncé sur les réseaux sociaux le politiquement correct et l’absence totale de contradiction et de différences de points de vue dans ses cours a été insulté et physiquement menacé sans que jamais la direction ne prenne position et ne prenne son parti.

Face à cela, et face à la baisse du niveau – car les deux vont de pair malheureusement –, je pense en effet que le Collegium Intermarium et l’ISSEP ont voulu créer un petit îlot de résistance, un sanctuaire dans lequel on renoue avec le rôle historique de l’université qui est d’abord la recherche de la vérité et la transmission du savoir.

En Pologne, le Collegium Intermarium a obtenu un financement privé pour son lancement, il a derrière lui l’Institut pour la Culture du droit Ordo Iuris, qui est une association d’avocats et juristes à sensibilité conservatrice très connue et très active dans ce pays, il a le soutien au moins moral du gouvernement, à défaut pour le moment d’un soutien financier, et il y aura même aujourd’hui à la conférence d’inauguration plusieurs secrétaires d’État, dont l’un est rattaché au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. En France, en revanche, l’ISSEP semble plutôt ostracisé par les pouvoirs publics et le monde de l’enseignement supérieur…

La première différence notable entre nos deux pays, c’est que les conservateurs ne sont pas au pouvoir en France. J’imagine que le gouvernement polonais regarde avec bienveillance ce type d’initiatives. Ce serait d’autant plus logique que l’actuel ministre de l’Éducation polonais devait au départ, avant d’être appelé à rejoindre le gouvernement Morawiecki, participer à ce projet. J’imagine donc qu’il y a une certaine synergie, ce que je leur souhaite.

Dans notre cas, pour dire les choses simplement ce sont les libéraux-progressistes qui sont au pouvoir. Notre école n’est évidemment pas regardée d’un bon œil par la gauche et par le pouvoir en place. Nous n’avons pas de subventions publiques, mais après quatre ans d’existence notre corps enseignant comprend une cinquantaine d’intervenants dont un nombre significatif enseigne à l’université publique et n’a pas peur d’assumer et revendiquer le fait d’être aussi à l’ISSEP, ce qui montre que les choses bougent un peu. Nos enseignants enseignent uniquement dans une matière, d’où leur nombre, et comme nous formons à la fois aux sciences politiques et au management, il y a aussi parmi eux des chefs d’entreprises, des journalistes, des hauts fonctionnaires, des officiers, des juristes, des avocats, sans parler des contributeurs du Centre d’analyse et de prospective, qui est notre centre de recherche à l’origine de nos publications.

Nos étudiants progressent et nous arrivons petit à petit à une crédibilité académique. Cela a certes été plus compliqué pour nous au départ mais je constate aujourd’hui que nos étudiants arrivent tous à trouver des stages, parfois même dans des grandes entreprises françaises, et tous se sont insérés professionnellement sans difficulté notable. Il y a autour de l’ISSEP tout un écosystème d’associations, d’entreprises, de collectivités, qui sont aussi un soutien et qui sont les réceptacles prioritaires. Avec cette logique de réseau, nous avons très largement compensé les difficultés qu’on pouvait avoir en n’étant pas soutenus par le pouvoir en place, et nous formons aujourd’hui une centaine d’étudiants chaque année dont une trentaine en master et environ soixante-dix en formation continue.

[…]

Pensiez-vous, avant d’avoir entendu parler du Collegium Intermarium, que la Pologne aussi avait besoin d’un îlot de résistance intellectuelle dans l’enseignement supérieur ? Cela vous surprend-il ?

Non, cela ne me surprend pas tellement parce qu’on se rend compte que, même dans les pays où les conservateurs sont au pouvoir, l’éducation en général et l’enseignement supérieur en particulier restent malgré tout la chasse gardée de la gauche. Le combat culturel a été pendant longtemps perdu. Chez nous, auparavant c’étaient les trotskistes qui tenaient tout cela, aujourd’hui c’est partout une forme de néo-marxisme puisqu’on a remplacé la lutte des classes par la lutte des races ou la lutte des sexes. On a changé la nature des dominants et des dominés, mais la dialectique, le raisonnement et, à certains égards, les méthodes, restent les mêmes : on ne débat pas, on guillotine.

Face à cette gauche néo-marxiste, chez la jeune génération de conservateurs – l’équipe du Collegium Intermarium est jeune, elle aussi, ce sont des gens âgés de 30 ou 40 ans, comme à l’ISSEP –  on voit cette volonté de travailler ensemble en dépassant nos éventuelles divergences afin d’être dans une logique de connexions, de réseau, de mutualisation des forces et des expériences. C’est très intéressant parce que c’est nouveau et cela prend de l’ampleur. Quand j’avais été au CPAC, cette grand-messe des conservateurs américains, j’avais été frappée par la logique de réseau de ces milieux outre-Atlantique, dans toute leur diversité. Il y a chez eux cette logique de solidarité et cette volonté de chasser en meute comme le fait très souvent la gauche. En France, nous n’avons pas du tout cette culture-là, mais il me semble que c’est moins vrai ailleurs en Europe.

[…]

Vous avez fondé l’ISSEP dans une perspective de long terme. Cependant, à Budapest, vous avez fait part de vos craintes liées à l’immigration de masse et à l’islamisation de la France. Ne craignez-vous pas que, avant que votre école puisse avoir un impact positif sur la composition et l’état des élites françaises, il ne soit déjà trop tard pour la France ?

Il est évident que le combat culturel et éducatif est un combat de long terme. Nous ne sommes pas dans l’instantanéité médiatique. C’est d’ailleurs pour cela que beaucoup s’en détournent : on veut des résultats tout de suite. Je pense que c’est une erreur. L’histoire est écrite par les minorités agissantes. Par conséquent, il faut la former, cette minorité. Il n’est jamais trop tard pour essayer. La philosophe Simone Weil affirmait que le déracinement détruit tout sauf le besoin de racines. Des écoles comme les nôtres répondent à ce besoin de racines. Et puisque nous répondons à un besoin, je pense que nous allons nous développer très vite. Je suis plutôt optimiste de ce point de vue-là même si nous en sommes encore à un stade où nous semons les graines. Nous verrons les fruits d’ici quelques années. […]

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