TRANSLATION DE L’IDÉE D’EMPIRE – LE MOYEN-ÂGE GIBELIN 4/6

Avec la période des conquêtes s’affirme un second aspect du développement en question : l’assignation, à titre de fief, des terres conquises, avec la contrepartie de l’engagement de fidélité. Dans un espace qui débordait celui d’une nation déterminée, la noblesse franque, en rayonnant, servit de facteur de liaison et d’unification. Théoriquement, ce développement semble se traduire par une altération de la constitution précédente ; la seigneurie apparaît conditionnée ; c’est un bénéfice royal qui implique la loyauté et le service. Mais, en pratique, le régime féodal correspond à un principe, non à une réalité figée ; il repose sur la notion générale d’une loi organique d’ordre, qui laisse un champ considérable au dynamisme des forces libres, rangées, les unes à côté des autres ou les unes contre les autres, sans atténuations et sans altérations le sujet en face du seigneur, le seigneur en face du seigneur en sorte que tout liberté, honneur, gloire, destin, propriété se fonde sur la valeur et le facteur personnel et rien, ou presque, sur un élément collectif, un pouvoir public ou une loi abstraite.

Comme on l’a justement remarqué, le caractère fondamental et distinctif de la royauté ne fut pas, dans le régime féodal des origines, celui d’un pouvoir “public”, mais celui de forces en présence d’autres forces, chacune responsable vis-à-vis d’elle-même de son autorité et de sa dignité. C’est la raison pour laquelle cette situation présenta souvent plus de ressemblance avec l’état de guerre qu’avec celui de “société” mais c’est aussi pourquoi elle comporta éminemment une différenciation précise des énergies. Jamais, peut-être, l’homme ne s’est vu traité plus durement que sous le régime féodal, et pourtant ce régime fut, non seulement pour les feudataires, tenus de veiller par eux-mêmes et continuellement sur leurs droits et sur leur prestige, mais pour les sujets aussi, une école d’indépendance et de virilité plutôt que de servilité. Dans la féodalité, les rapports de fidélité et d’honneur ressortirent plus qu’à toute autre époque de l’Occident (12).

D’une façon générale, dans cette nouvelle société, après la promiscuité du Bas Empire et le chaos de la période des invasions, chacun put trouver la place conforme à sa nature, ainsi qu’il arrive chaque fois qu’existe un centre immatériel de cristallisation dans l’organisation sociale. Pour la dernière fois en Occident, la quadripartition sociale traditionnelle en serfs, bourgeois, noblesse guerrière et représentants de l’autorité spirituelle (le clergé du point de vue guelfe, les Ordres ascétiques de chevalerie du point de vue gibelin) se constitua d’une façon presque spontanée, et se stabilisa.

Le monde féodal de la personnalité et de l’action n’épuisait pas, toutefois, les possibilités les plus profondes de l’homme médiéval. La preuve en est que sa fides sut aussi se développer sous une forme, sublimée et purifiée dans l’universel, ayant pour centre le principe de l’Empire, senti comme une réalité déjà supra-politique, comme une institution d’origine surnaturelle formant un pouvoir unique avec le royaume divin. Cependant que continuait à agir en lui l’esprit formateur des unités féodales et royales particulières, il avait pour sommet l’empereur, qui n’était pas simplement un homme, mais bien, selon des expressions caractéristiques, deus-homo totus deificatus et sanctificatus, adorandum quia praesul princeps et summus est (13). L’empereur incarnait ainsi, au sens éminent, une fonction de “centre” et il demandait aux peuples et aux princes, en vue de réaliser une unité européenne traditionnelle supérieure, une reconnaissance de nature aussi spirituelle que celle à laquelle l’Église prétendait pour elle-même. Et tout comme 2 soleils ne peuvent coexister dans un même système planétaire, image qui fut souvent appliquée à la dualité Église-Empire, de même le contraste entre ces 2 puissances universelles, références suprêmes de la grande ordinatio ad unum du monde féodal, ne devait pas tarder à éclater.

Certes, de part et d’autre, les compromis ne manquèrent pas, non plus que des concessions plus ou moins conscientes au principe opposé. Toutefois le sens de ce contraste échappe à celui qui, s’arrêtant aux apparences et à tout ce qui ne se présente, métaphysiquement, que comme une simple cause occasionnelle, n’y voit qu’une compétition politique, un heurt d’intérêts et d’ambitions, et non une lutte à la fois matérielle et spirituelle, et considère ce conflit comme celui de 2 adversaires qui se disputent la même chose, qui revendiquent chacun pour soi la prérogative d’un même type de pouvoir universel.

À travers cette lutte se manifeste au contraire le contraste entre 2 points de vue incompatibles, ce qui nous ramène à nouveau aux antithèses du Nord et du Sud, de la spiritualité solaire et de la spiritualité lunaire. À l’idéal universel de type “religieux” de l’Église, s’oppose l’idéal impérial, marqué par une secrète tendance à reconstruire l’unité des 2 pouvoirs, du royal et du hiératique, du sacré et du viril. Bien que l’idée impériale, dans ses manifestations extérieures, se bornât souvent à revendiquer le domaine du corpus et de l’ordo de l’univers médiéval ; bien que ce ne fût souvent qu’en théorie que les Empereurs incarnèrent la lex viva et furent à la hauteur d’une ascèse de la puissance (14), en fait, cependant, on revient à l’idée de la “royauté sacrée” sur un plan universel. Et là où l’histoire n’indique qu’implicitement cette aspiration supérieure, c’est le mythe qui en parle le mythe qui, ici encore, ne s’oppose pas à l’histoire, mais la complète, en révèle la dimension en profondeur.

Nous avons déjà vu que dans la légende impériale médiévale figurent de nombreux éléments qui se relient plus ou moins directement à l’idée du “Centre” suprême. À travers des symboles variés, ils font allusion à un rapport mystérieux entre ce centre et l’autorité universelle et la légitimité de l’empereur gibelin. C’est à l’Empereur que sont transmis les objets emblématiques de la royauté initiatique et qu’est appliqué le thème du héros “jamais mort”, ravi dans le “mont” ou dans une région souterraine. C’est en lui qu’on pressent la force qui devra se réveiller à la fin d’un cycle, faire fleurir l’Arbre Sec, livrer l’ultime bataille contre l’invasion des peuples de Gog et Magog. C’est surtout à propos des Hohenstaufen que s’affirma l’idée d’une “souche divine” et “romaine”, qui non seulement détenait le regnum, mais était capable de pénétrer les mystères de Dieu, que les autres ne peuvent pressentir que par des images (15). Tout cela a donc pour contrepartie la spiritualité secrète, dont nous avons déjà parlé (cf. supra I, § 14), qui fut propre à une autre culmination du monde féodal et gibelin, à savoir la chevalerie.

En formant, de sa propre substance, la chevalerie, le monde du Moyen-Âge démontra de nouveau l’efficience d’un principe supérieur. La chevalerie fut le complément naturel de l’idée impériale, vis-à-vis de laquelle elle se trouvait dans le même rapport que le clergé vis-à-vis de l’Église. Ce fut comme une sorte de « race de l’esprit », dans la formation de laquelle la race du sang eut toutefois une part qui ne fut pas négligeable : l’élément nordico-aryen s’y purifia en un type et en un idéal de valeur universelle, analogue à ce qu’avait représenté à l’origine, dans le monde, le civis romanus.

Mais la chevalerie permet aussi de constater à quel point les thèmes fondamentaux du christianisme évangélique avaient été dépassés et dans quelle large mesure l’Église fut contrainte de sanctionner, ou, du moins, de tolérer, un ensemble de principes, de valeurs et de coutumes pratiquement irréductibles à l’esprit de ses origines. La question ayant déjà été traitée dans la première partie de cet ouvrage, nous nous contenterons de rappeler ici quelques points fondamentaux.

À suivre

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