TRANSLATION DE L’IDÉE D’EMPIRE – LE MOYEN-ÂGE GIBELIN 2/6

Il faut voir en Boniface VIII, qui n’hésitera pas à monter sur le trône de Constantin avec l’épée, la couronne et le sceptre et à déclarer : « Je suis César, je suis Empereur », la conclusion logique d’un tournant de caractère théocratico-méridional : on finit par attribuer au prêtre les 2 épées évangéliques, la spirituelle et la temporelle, et l’on ne voit dans l’Empire qu’un simple beneficium conféré par le Pape à quelqu’un qui doit en échange à l’Église le même vasselage et la même obéissance que doit un feudataire à celui qui l’a investi.

Mais, du fait que la spiritualité que le chef de l’Église romaine pouvait incarner, demeure, essentiellement, celle des “serviteurs de Dieu”, ce guelfisme, loin de signifier la restauration de l’unité primordiale et solaire des 2 pouvoirs, montre seulement comment Rome s’était éloignée de son ancienne tradition et représentait, désormais, dans le monde européen, le principe opposé, la domination de la vérité du Sud. Dans la confusion qui se manifestait jusque dans les symboles, l’Église, en même temps qu’elle s’arrogeait, par rapport à l’Empire, le symbole du Soleil par rapport à la Lune, adoptait pour elle-même le symbole de la Mère, et considérait l’Empereur comme un de ses fils. Dans l’idéal de suprématie guelfe s’exprime donc un retour à l’ancienne vision gynécocratique : l’autorité, la supériorité et le droit à la domination spirituelle du principe maternel sur le principe masculin, lié à la réalité temporelle et caduque.

C’est ainsi que s’effectua une translation. L’idée romaine fut reprise par des races de pure origine nordique, que la migration des peuples avait poussées dans l’espace de la civilisation romaine. C’est à présent l’élément germanique qui défendra l’idée impériale contre l’Église, qui éveillera à une vie nouvelle la force formatrice de l’antique romanitas. Et c’est ainsi que surgissent, avec le Saint Empire Romain et la civilisation féodale, les 2 dernières grandes manifestations traditionnelles que connut l’Occident.

Les Germains du temps de Tacite apparaissent comme des souches assez voisines des souches achéenne, paléo-iranienne, paléo-romaine et nordico-aryenne en général, qui se sont conservées, à plus d’un égard à partir du plan racial dans un état de pureté “préhistorique”. C’est la raison pour laquelle ils purent apparaître comme des “barbares” comme plus tard les Goths, les Lombards, les Burgondes et les Francs aux yeux d’une “civilisation” qui, “désanimée” dans ses structures juridico-administratives, et, s’étant effritée dans des formes “aphrodisiennes” de raffinement hédonistico-citadin, d’intellectualisme, d’esthétisme, et de dissolution cosmopolite, ne représentait plus que la décadence. Dans la rudesse de leurs coutumes, s’exprimait toutefois une existence forgée par les principes d’honneur, de fidélité et de fierté. C’était précisément cet élément “barbare” qui représentait la force vitale, dont l’absence avait été une des principales causes de la décadence romaine et byzantine.

Considérer les Germains comme des “races jeunes” représente donc l’une des erreurs d’un point de vue auquel échappe le caractère de la haute antiquité. Ces races n’étaient jeunes qu’au sens de la jeunesse que confère le maintien d’un contact avec les origines. En réalité, elles descendaient de souches qui furent les dernières à abandonner les régions arctiques et se trouvèrent, de ce fait, préservées des mélanges et des altérations subies par les peuples voisins qui avaient abandonné ces régions à une époque bien antérieure. Tel avait été le cas des souches paléo-indo-européennes établies dans la Méditerranée préhistorique.

Les peuples nordico-germaniques, à part leur ethos, apportaient ainsi dans leurs mythes les traces d’une tradition dérivée directement de la tradition primordiale. Certes, lorsqu’ils apparurent comme des forces déterminantes sur la scène de la grande histoire européenne, ils avaient pratiquement perdu le souvenir de leurs origines et cette tradition ne subsistait que sous forme de résidus fragmentaires, souvent altérés et “primitivisés”, mais cela ne les empêchait pas de continuer d’apporter, à titre d’héritage plus profond, les potentialités et la vision innée du monde d’où se développent les cycles “héroïques”.

En effet, le mythe des Eddas connaît aussi bien le destin comme déclin que la volonté héroïque qui s’y oppose. Dans les parties les plus anciennes de ce mythe persiste le souvenir d’une congélation qui arrête les douze “courants” partant du centre primordial, lumineux et ardent, de Muspelsheim, situé « à l’extrémité de la terre », centre qui correspond à l’airyanem-vaëjô, l’Hyperborée iranienne, à l’île rayonnante du nord des Hindous et aux autres représentations du lieu de “l’âge d’or” (4). Il est en outre question de l’« Île Verte » (5) qui flotte sur l’abîme, entourée par l’océan. C’est en ce lieu que se  serait manifesté le commencement de la chute, l’amorce des temps sombres et tragiques, dans la mesure où le courant chaud du Muspelheim rencontre le courant glacé de Huergehrnir (les eaux, dans cette série de mythes traditionnels, symbolisent la force donnant vie aux hommes et aux races). Et de même que dans l’Avesta l’hiver glacé et ténébreux qui rendit désert l’airyanem-vaëjô fut considéré comme un acte du dieu ennemi contre la création lumineuse, de même ce mythe de l’Edda peut être considéré comme une allusion à une altération qui favorisa le nouveau cycle. L’allusion à une génération de géants et d’êtres élémentaires telluriques, de créatures ressuscitées dans le gel par le courant chaud, et contre lesquels luttera la race des Ases, vient à l’appui de cette interprétation.

À l’enseignement traditionnel relatif à la chute qui se poursuit durant les 4 âges du monde, correspond, dans l’Edda, le thème connu du ragnarök ou ragna-rökkr — le “destin” ou “obscurcissement” des dieux. Il agit dans le monde en lutte, dominé désormais par la dualité. Ésotériquement, cet “obscurcissement” ne concerne les dieux que métaphoriquement. Il s’agit plutôt de l’obscurcissement des dieux dans la conscience humaine. C’est l’homme qui, progressivement perd les dieu, c’est-à-dire les possibilités de contact avec eux. Toutefois ce destin peut être écarté aussi longtemps qu’est maintenu, dans sa pureté, le dépôt de cet élément primordial et symbolique, dont était déjà fait, dans la région originelle de l’Asgard, le « palais des héros », la salle des douze trônes d’Odin : l’or. Mais cet or qui pouvait être un principe de salut tant qu’il n’avait pas été touché par la race élémentaire, ni par la main de l’homme, tombe enfin au pouvoir d’Albéric, roi des êtres souterrains, qui deviendront les Nibelungen dans la rédaction plus tardive du mythe. Il s’agit manifestement là d’un écho de ce qui correspond, dans d’autres traditions, à l’avènement de l’Âge du Bronze, au cycle de l’usurpation titanico-prométhéenne, à l’époque prédiluvienne des Nephelin. Il n’est peut-être pas sans rapport avec une involution tellurique et magique, au sens inférieur du terme, des cultes antérieurs (6).

En face, se trouve le monde des Ases, divinités nordico-germaniques qui incarnent le principe ouranien sous son aspect guerrier. C’est Donnar-Thor, exterminateur de Thym et Hymir, « le plus fort des forts », l’« irrésistible », le seigneur de l’« asile contre la terreur » dont l’arme terrible, le double marteau Mjöllnir, est, en même temps qu’une variante de la hache symbolique hyperboréenne bicuspide, un signe de la force-foudre propre aux dieux ouraniens du cycle aryen. C’est Wotan-Odin, celui qui octroie la victoire et possède la sagesse, le maître de formules magiques toutes-puissantes qui ne sont communiquées à aucune femme, pas même à une fille de roi, l’Aigle, hôte des héros immortalisés que les Walkyries choisissent sur les champs de bataille et dont il fait ses fils (7) ; celui qui donne aux nobles « de cet esprit qui vit et ne périt pas, même quand le corps se dissout dans la terre » (Gylfaginning, 3) ; celui auquel, d’ailleurs, les lignées royales rapportaient leur origine. C’est Tyr-Tiuz, dieu des batailles lui aussi, en même temps que dieu du jour, du ciel solaire rayonnant, auquel a été associée la rune, Y, qui correspond au signe très ancien, nordico-atlantique, de l’« homme cosmique avec les bras levés » (8).

À suivre

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