« Présenter un autre Bainville »

Docteur en histoire, journaliste à Canal Académie, Christophe Dickès publie un troisième ouvrage consacré à Jacques Bainville : un recueil où l’on retrouve les analyses de politique étrangère du chroniqueur de L’AF, mais où l’on découvre aussi ses contes et ses récits de voyage.

L’Action Française 2000 – Vous venez de publier un troisième ouvrage sur Jacques Bainville. Pourquoi cet intérêt ?

Christophe Dickès – Il y a deux raisons à cela. D’abord le rôle joué par mon père : quand j’étais adolescent, il m’a dit que Jacques Bainville avait prédit la Seconde Guerre mondiale ; c’est entré dans une oreille et ça n’est jamais ressorti. Ensuite, à l’occasion de ma deuxième année de faculté d’histoire, j’ai travaillé sur les relations internationales avec le Pr Soutou.

Et dans la liste de livres à lire absolument à la Sorbonne figuraient Les Conséquences politiques de la Paix de Jacques Bainville. J’ai commencé à collectionner ses livres, séduit par la pertinence des analyses. Il y a deux ou trois interprétations des causes de la Seconde Guerre mondiale. Il y a la cause unique : Hitler seul responsable. Mais en Angleterre, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, Taylor a développé une thèse soulignant la faiblesse des démocraties, reprenant en partie les idées de Bainville.

Dans l’anthologie que vous consacrez à Bainville, le lecteur peut être surpris de ne pas voir son Histoire de France ou son Napoléon

L’Histoire de France et le Napoléon sont constamment republiés. Je voulais, sous le conseil de mon éditeur, présenter un Bainville autre mais classique par ailleurs. L’Histoire de France reste une oeuvre de commande. En revanche, l’Histoire de deux peuples ou Les Conséquences politiques de la paix sont le fruit d’une longue réflexion quotidienne. Je voulais mettre en avant le chroniqueur de politique étrangère. Mais à côté de cela, j’ai voulu convaincre l’éditeur de la valeur littéraire de Bainville et de ses contes, proprement délicieux dans le style et souvent méconnus. Ils sont de la même veine que les oeuvres historiques pour le talent littéraire, l’ironie en plus. Ils font penser à Voltaire ou à Patrick Süskind aujourd’hui. On y trouve des réflexions acérées sur la nature humaine. Tous les contes connus figurent dans ce recueil. J’y ai ajouté tous les voyages, notamment son rapport diplomatique et ses articles sur la Russie, visitée en 1916 à la veille de la révolution.

On note des déceptions de voyage ; là où Charles Maurras s’était enthousiasmé, Jacques Bainville est plus sceptique…

Il est déçu par la Grèce. On peut dire qu’il était plus Romain que Grec. Ces vieilles pierres éparses devaient susciter une capacité d’imagination qu’il ne déployait pas. Il met en avant la cité de Thèbes. Or, Thèbes pouvait avoir la puissance et ne l’a pas eue. On retrouve là son pessimisme. Maurras s’était enthousiasmé devant Athènes. Pas Bainville. Il y à là une nuance importante.

L’obsession de l’Allemagne marque l’oeuvre de Bainville, entre fascination et répulsion. N’est-ce pas ce qu’il y a de plus daté chez lui ?

Il est bien sûr l’homme de son temps. À la fin des années 1890, il croit en une réconciliation franco-allemande. Avant la rencontre avec Maurras, il est séduit par l’Allemagne impériale, sa grandeur et sa jeunesse. Comme Maurras le fit par la Grèce, il se convertit à la monarchie par l’Allemagne et ensuite, paradoxalement, il devient anti-allemand, mais sans être germanophobe. J’ai commencé à l’étudier par les relations internationales des années vingt et trente. Mais on ne peut pas le comprendre sans revenir à 14-18, à la cathédrale de Reims bombardée, aux mines du Nord inondées, au traumatisme de l’occupation allemande. Bainville ne croit plus du tout dès lors à la réconciliation franco-allemande. Maurras l’avait déjà à demi convaincu, 14-18 fait le reste. Parallèlement, ou en retour, dans les années 1904-1905, tandis que Maurras présente l’Angleterre comme un danger, Bainville le persuade de la nécessaire alliance avec elle pour préserver un équilibre des puissances.

On ne sent pas chez Bainville l’attrait pour l’enseignement, l’université et la chaire. Comment expliquer cette absence ?

Ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’était l’écriture. Tout comme l’AF, il ne supportait pas les mandarins de la Sorbonne de l’époque. Une contre-culture s’est mise en place et Bainville appartenait à cette résistance anti-universitaire dont l’Académie française pouvait être un des bastions. Bainville a rencontré Barrès, puis Maurras et ces deux auteurs ont tracé une partie du sillage bainvillien. Je publie, après Deschodt qui l’avait déjà insérée dans Cher Maître, la lettre pleine d’angoisse remise à Maurras deux ans après leur rencontre au café de Flore en 1900 : « Je songe et non par caprice à cesser d’écrire et à ne pas prendre l’état d’auteur. Je n’ai aucune confiance en moi-même. Imagination nulle. Intelligence médiocre. Peu brillant au jeu des idées. » Bainville a vingt-trois ans et Maurras lui répond en confirmant sa carrière et le choix des Lettres.

Le royalisme de Jacques Bainville a-t-il été constant, fluctuant, vacillant ?

Bainville croit au retour de la monarchie avec une sincérité fondée sur une analyse rationnelle. Il lui semble possible à partir du moment où la république vit une grave crise. La chance de la république, c’est de trouver toujours des sauveurs. Mais un jour, pense Bainville, il n’y aura pas de sauveur. Pendant la Première Guerre mondiale, il y croit. Il pense même que le roi Albert de Belgique est une solution. Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui, le roi Albert était un héros, un mythe vivant et possédait une vraie popularité en France. Bainville était pragmatique et savait qu’il y avait eu plusieurs dynasties en France… Il se fâche d’ailleurs avec Vaugeois à ce sujet. Pour Bainville, ce qui doit être soutenu, c’est le principe monarchique. On veut aujourd’hui faire de lui une sorte de libéral qui se serait finalement rallié à une monarchie de type constitutionnel. Or je soutiens que Bainville n’est pas un libéral, même si en économie il a défendu le libéralisme. Il n’est pas démocrate, fustigeant « ce pauvre souverain d’un jour ». Il défend jusqu’au bout une monarchie forte, je ne dirais pas de droit divin car il n’était pas catholique, mais héréditaire. Une diplomatie et des ministres qui dépendent du roi et non de la volonté populaire, voilà ce que veut Bainville.

Mais il sait que ce n’est plus possible dans les années vingt et trente. Il écrit alors Symmaque, un conte dont le personnage éponyme est l’un des derniers patriciens romains, au temps de la décadence du grand empire. Symmaque, c’est Bainville, et Symmaque dit qu’il n’y croit plus mais qu’il va mourir dans la foi de sa jeunesse. Cela agace l’AF parce qu’on le réduit à un abandon. Bainville est resté profondément monarchiste mais il voyait que le temps jouait contre la monarchie. Surtout, il ne souscrivait plus au dogme maurrassien selon lequel tout désespoir en politique est une sottise absolue. Mon ami Guillaume de Tanoüarn a raison de dire que Bainville meurt jeune parce qu’il est peut-être miné intérieurement par ce constat. Il est difficile de percer le coeur d’un homme et Bainville était pudique. J’ai mis dix ans à me familiariser avec lui. Je ne peux que vous conseiller de lire, outre Symmaque, son Journal de guerre, publié chez Bartillat, et les dernières pages du volume que je publie, composées d’un carnet intime où l’on trouve le fond de sa pensée. Il se montre même très sévère à l’égard de Maurras. Même si, à son élection à l’Académie française en 1935, il répète devant lui : « Je vous dois tout sauf la vie. » Bainville avait tout à perdre à rester à l’AF, mais la plus grande des vertus était pour lui celle de l’amitié et de la fidélité. Reste que dans son for intérieur, Bainville pensait que Maurras connaissait mal son histoire. Pourtant théoricien de l’empirisme organisateur, il était selon lui plus poète que véritable politique pragmatique.

On sent bien que, par-delà votre propre livre, il se dessine une redécouverte de Bainville. Des journalistes à succès ainsi qu’un Premier ministre l’on cité, on le republie… Êtes-vous conscient de cet engouement ?

Absolument. D’abord, il est toujours intéressant de lire de grands historiens et Bainville en fait partie. Avec Bainville vous allez réfléchir beaucoup sur le XIXe siècle et quoi de plus normal ? Nous-mêmes nous intéressons beaucoup aux années De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand. La génération de Bainville, elle, s’intéressait à Mac Mahon, à Gambetta et à 1870. Mais je voudrais mettre en avant, à travers mon recueil des oeuvres bainvilliennes, les différents talents dont était pourvu le chroniqueur de la politique étrangère de L’AF. Lisez l’article intitulé « Le Naufrage » daté de 1912 et qui traite, à travers le drame du Titanic, de la notion de progrès. Bainville avait une très belle écriture qui lui vaudra légitimement son élection à l’Académie française. Lisez les contes. Mais vous pouvez tout aussi bien retrouver son oeuvre historique jamais narrative, toujours explicative, ce qui la rend précieuse.

L’empirisme organisateur hérité de Maurras a toute sa place mais Bainville ne néglige pas non plus la capacité d’oubli de l’homme, les constantes mais aussi les hasard de l’histoire. Ce qu’il appelle les lois de l’humanité. Le présent peut toujours prendre plusieurs directions. Maurras disait que « la politique est l’art du possible » ; Bainville aurait pu dire que « c’est l’art des possibles ». Le pessimisme de Bainville n’est donc pas un fatalisme, malgré des moments de déclin et de doutes. Il reste un personnage complexe.

Propos recueillis par Marc Savina L’Action française 2000 Du 7 au 20 juillet 2011

Jacques Bainville, La monarchie des lettres – Histoire, politique et littérature, éd. établie et préfacée

par Christophe Dickès, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1152 p., 30 €.

Christophe Dickès, Jacques Bainville – Les lois de la politique étrangère, Bernard Giovanangeli Éditeur, 319 p. 23 €.

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