Quand l’idéologie médiatique récupère Bernard Tapie

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Emporté par un cancer le 3 octobre à l’âge de 78 ans, Bernard Tapie a certes eu mille vies, mais il a aussi eu mille visages. Alors qu’il n’avait pas été épargné dans les médias qui l’encensent aujourd’hui, il doit bien s’amuser des hommages unanimes qui lui sont adressés, y compris par le président Macron qui, gommant toutes les zones d’ombre, n’a pas craint de saluer en lui « une force. Une volonté. Une rage de vaincre » qui en font un exemple « pour toutes les générations à venir ».

Un affairiste contre le FN

Il y a dans la sublimation du parcours d’un homme hors du commun des arrière-pensées évidentes. La plus nette est de se servir des ses engagements politiques contre « l’extrême droite ». Les journalistes qui dénoncent régulièrement la récupération de drames par les politiques, de droite bien sûr, n’ont aucune pudeur à récupérer politiquement une mort. C’ est pourquoi son affrontement avec Jean-Marie Le Pen et sa haine constante contre le courant national prennent tant d’importance dans les rappels de sa carrière d’homme d’affaires, de patron de l’Olympique de Marseille, de politicien et de chanteur-acteur.

C’est Jordan Bardella qui donne la clé. « Zemmour 2021, c’est Le Pen 1980 », dit-il dans sa campagne pour Marine contre la radicalité.

Quand on oppose donc Tapie à Le Pen, on vise Zemmour. Tapie serait peut-être le vaccin contre le variant Zemmour du virus lepéniste canal historique. Car le variant Zemmour prolifère et notamment chez les jeunes. On remarquera d’ailleurs que depuis quinze jours, les docteurs « fin du monde » ne sont plus invités sur les plateaux télé, que la Covid a disparu ou presque des inquiétudes journalistiques. Les médias ont un autre sujet d’angoisse : Éric Zemmour. Et Le Pen lui-même alimente avec délectation les inquiétudes puisqu’il affirme que si le journaliste passait devant sa fille dans les sondages, c’est lui qu’il soutiendrait. Quant à Tapie, grande élégance du patriarche par rapport à un adversaire qui se voulait lui un ennemi mortel : « On a parlé et on parle encore des « années Tapie », c’est dire le caractère exceptionnel de sa personnalité ; je salue sa mémoire. »

Engagé en politique à la fin des années 1980, l’homme d’affaires « déplaçait les lignes en faisant de la lutte contre le racisme et l’extrême droite sur le plan politique et sociétal le nouveau sujet central et unique pour la gauche », remarque le politologue Stéphane Rozès. Au fond, François Mitterrand, avait compris que, contre le Front national, il fallait substituer à la lutte contre le racisme la question sociale. Mais Tapie avait surtout réussi à mettre en scène une forme d’opposition au FN dont la force ne tient heureusement pas à des joutes médiatiques ou oratoires mais à des questions politiques de fond. Sinon, Marine Le Pen n’aurait pas redressé son image après le débat de 2017 contre Macron. Donc, sur le moment, Tapie est apparu pour certains comme étant capable de mettre en difficulté Jean-Marie Le Pen. Le FN cependant a continué à prospérer. Tapie s’est brulé les ailes en politique, pas Le Pen.

Pressions et intimidation

Cette approche, cependant, fait tout pardonner à Tapie. Comme certains rachats brutaux de sociétés, accompagnés de purges, certaines suspicions sur des matchs. Tapie fut condamné à deux ans de prison, dont huit mois ferme en novembre 1995 par la cour d’appel de Douai, peine confirmée en février 1997 par la Cour de cassation. C’est la fameuse affaire du match « acheté » entre Valenciennes et l’OM, le 20 mai 1993. Jacques Glassmann, joueur valenciennois, dénonce la corruption, d’autres finissent par la reconnaître, mais Tapie s’en tiendra jusqu’au bout à ce qu’il avait dit le soir même à Jean-Louis Borloo, son ancien avocat devenu président de l’USVAA de l’époque : « Jean-Louis, tu sais bien qu’on n’a pas fait un truc pareil ! » Borloo sur tous les plateaux télés mais peu disert sur cette affaire…  L’ancien procureur de Valenciennes passé par Nice évoque dans Nice Matin ses relations avec l’ancien président de l’OM et affirme que Tapie « usait de la pression et de l’intimidation ».

Mille visages donc, dont un incontestable. Il a été admirable en luttant en même temps contre sa maladie et un acharnement judiciaire indécent considéré par beaucoup comme obscène sur la fin. Ce long calvaire a-t-il joué sur sa santé ? On ne peut ni l’affirmer ni l’exclure.

Il a terminé ses jours dans l’hôtel particulier du VIIe arrondissement dont il aurait dû être expulsé depuis longtemps, et il finira acquitté puisque l’action publique toujours en cours depuis vingt-cinq ans s’est éteinte avec lui.

Pierre Boisguilbert 07/10/2021

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