Le modèle napoléonien 3/3

Ce sont les précurseurs de l’homme d’action moderne, dont la silhouette glacée se nimbe d’esthétisme. Ce sont les prédateurs sociaux cernés par Pareto, à la fois renards et lions. Ils annoncent, suivant la formule de Malraux dans sa postface aux Conquérants, « un type de héros en qui s’unissent l’aptitude à l’action, la culture et la lucidité ». La férocité de leur ambition peut susciter l’effroi, jamais le mépris.

Ils ne sont pas asservis à l’argent, mais au goût de la conquête et de la gloire. Ils font leur la maxime de Napoléon : « La mort n’est rien, mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours ». Stendhal et Balzac, peintres ironiques ou désespérés de la société française du XIXe s., se gardent de les confondre avec les parvenus de la Révolution, dont la figure odieuse de Malin de Gondreville, personnage central d’Une ténébreuse affaire, montre la face la plus noire. Jacobin enrichi par la Révolution, rallié à Napoléon, comblé d’honneurs par Louis XVIII, c’est l’homme du double jeu. Entretenant sous l’Empire des relations secrètes avec le comte de Provence, il fait condamner les jeunes Simeuse, naïfs conspirateurs royalistes, dont il a spolié la famille, volé les terres et le château.

Napoléon était sans illusion sur cette nouvelle classe de parvenus : « On ne peut faire un titre de la richesse. Qui est-ce qui est riche ? L’acquéreur de biens nationaux, le fournisseur (des armées), le voleur. Comment fonder sur la richesse ainsi acquise une notabilité ? » Sous l’Empire, la fortune décide pourtant de la désignation des notables. Les membres des collèges départementaux sont élus à vie parmi les 600 citoyens les plus imposés du département. Mais après les avoir institués, l’Empereur s’en désintéressera et restreindra leur rôle (à de la pure figuration). Inversement, il favorise l’ascension sociale des fonctionnaires membres des grands corps. En haussant le prestige de la fonction publique, il entend privilégier le service de l’État face au pouvoir de l’argent. Sous sa férule sévère et attentive, la fonction publique se voit interdire d’évoluer, comme elle le fera par la suite, en grasse sinécure et en féodalité inexpugnable.

Une préoccupation analogue l’incite à instituer une noblesse d’Empire pour compenser ce que les notables devaient uniquement à la fortune. Cette noblesse se recrute en priorité chez les soldats (59 %), puis les hauts-fonctionnaires (22 %), enfin chez les notables occupant des fonctions officielles (17 %). La part de l’activité proprement commerciale ou industrielle est infime. « Les financiers étaient mécontents, note un contemporain, parce que les distinctions sociales fondées sur des souvenirs et des services les renvoient en troisième ligne ». Le mot est modeste, car les hommes d’argent, les spéculateurs, en sont exclus : « Jamais, confie Napoléon dans le Mémorial, je n’en voulus élever aucun aux honneurs : de toutes les aristocraties, celle-là me semblait la pire ». C’est cependant celle-là et celle-là seule qui lui survivra. La part éminente réservée aux militaires n’est pas seulement due à la permanence de la guerre. Le soldat, même grossier, même pillard (que d’exemples chez les maréchaux !) n’a pas la mentalité du faiseur d’argent. Sa vocation est le service de l’État. Les préoccupations du négoce ne commandent pas son comportement. Il est dressé à lire l’avenir sur la carte de la puissance. La partie qui se joue à ses yeux dans l’univers est hautement politique.

En honorant la fonction militaire, Napoléon restaure la signification originelle de la noblesse : le service des armes et l’impôt du sang. Nul doute qu’à ses yeux l’épée anoblisse. La fonction militaire est une composante de la souveraineté. Mais il n’a garde de la considérer comme exclusive. Cela apparaît clairement dans l’institution de la Légion d’honneur, conçue initialement comme une sorte de noblesse de service non héréditaire. La place réservée aux soldats dans les attributions est grande, mais les civils y ont également accès. « Pourquoi l’institution ne serait-elle pas commune aux hommes de guerre et aux hommes de l’État civil ? » s’écrie le Premier Consul lors d’un débat houleux au Conseil d’État.

La tradition de l’ancienne monarchie voulait que le souverain reçût une éducation militaire, qu’il fût roi, donc homme de guerre capable de commander l’armée. Elle s’inscrivait en cela dans l’antique triade européenne qui associait la fonction militaire à la fonction souveraine tout en les distinguant. Elle observait cette vérité que la puissance est l’attribut indispensable de la souveraineté. Un seul roi, Louis XVI, fit exception pour son malheur. Il paya de son trône cette rupture de tradition. Après l’intermède révolutionnaire, Napoléon renoua dans sa personne avec cette tradition et cette nécessité. Devenu souverain parce qu’il était soldat, il tint à renverser l’équation dès son accession au pouvoir : souverain donc soldat.

Nul doute qu’à ses yeux la fonction militaire fût le moyen et non la source de la souveraineté. À la veille de Brumaire, on disait déjà de Bonaparte : « C’est le général le plus civil de l’armée ». Lui-même confiait à Thibaudeau en 1802 : « Le général qui fait de grandes choses est celui qui réunit les qualités civiles ». Lorsqu’il relève en 1804 le maréchalat supprimé par la Convention en 1793, il signifie ses intentions aux nouveaux promus : « Le titre de Maréchal est une dignité purement civile qui vous donne dans ma cour le rang qui vous est dû, mais qui n’entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, soyez de grands seigneurs autour de moi, et tenez à l’État par les liens purement civils que j’ai su vous créer en vous décorant du titre que vous portez ».

Dans sa volonté déclarée de tenir l’argent en lisière et de lui substituer la primauté du service de l’État, Napoléon opérait une sorte de restauration des valeurs de l’ancienne monarchie mais avec les hommes issus de la Révolution et avec des formes nouvelles adaptées à des temps nouveaux. Cette gageure devait attirer l’hostilité conjuguée des nouveaux riches et des ci-devant. L’expérience fut trop courte pour porter des fruits appréciables. 1815 apparaît comme la revanche des parvenus sur les soldats. « Le sort de l’État, écrit en 1815 l’un des ministres de Louis XVIII, est maintenant dans ses finances ». On ne saurait mieux résumer l’avènement d’un nouveau système de valeurs.

Il entre naturellement dans l’aversion contre le soldat qui se développe jusque vers 1850 plusieurs sentiments : discrédit qui s’attache aux choses militaires dans les périodes de paix, réaction contre le régime défunt, souvenir du poids excessif des guerres interminables et désastreuses, vengeance contre l’arrogance de la cohorte empanachée et tapageuse qui rossait les bourgeois, courtisait leurs femmes et tenait le haut du pavé. Désir des nouveaux riches de jouir en paix de leur fortune et de gouverner les affaires de la nation au mieux de leurs intérêts. La répugnance pour l’armée est partagée par l’ancienne aristocratie qui voit en elle le symbole de la révolution bottée. Et pourtant, passées quelques décennies, chacune des convulsions des XIXe et XXe siècles, poussera les foules françaises vers l’homme à l’épée qui, dans la profondeur de l’instinct collectif, semble dépositaire de la légitimité souveraine. Louis-Napoléon, Mac-Mahon, Boulanger, Pétain ou de Gaulle sont les jalons les plus saillants — et de qualité inégale — de ces mouvements sismiques venus des profondeurs de la géologie nationale.

La signification de ces engouements périodiques dépasse de beaucoup ce que l’on appelle généralement le “mythe du sauveur”. Dans les périodes de crise ou de péril extrême, aucune catégorie sociale, culturelle ou idéologique n’échappe à ce mouvement grégaire, à cette quête du sabre, symbole de ferme et forte autorité. La gauche comme la droite y a cédé, les intellectuels comme les manuels, les riches comme les pauvres. On attend de cette force apparente ou réelle qu’elle apporte la sécurité dans le danger, l’ordre dans l’anarchie, l’équité dans l’injustice, l’unité dans la discorde. On en attend la souveraineté qui sait quant tout est incohérence et qui, peut quand tout est impuissance.

Bonaparte, en son temps, avait été tout cela. Tirant son pouvoir d’un coup d’État appuyé par des révolutionnaires fatigués, il ne pouvait renouer avec la légitimité rompue de l’ancienne monarchie. Il chercha donc dans le soutien populaire personnel, par le moyen du plébiscite, le fondement d’une légitimité nouvelle. Il établissait ainsi une véritable alternative moderne à la monarchie héréditaire, le principe d’un pouvoir conciliant démocratie, autorité et continuité. Principe redécouvert après l’échec répété des tentatives de pouvoir parlementaire, par les fondateurs de la Ve République, à travers l’élection du président de la République au suffrage universel et le recours au référendum. Il est tout à fait prodigieux que si peu de temps après le typhon révolutionnaire, il se soit trouvé un génie capable de réaliser la synthèse parfaite de l’ancienne société monarchique et des apports positifs de la Révolution. Peut-être le fait de réunir en lui l’hérédité d’un gentilhomme et l’ambition d’un révolutionnaire l’y a-t-il aidé.

Dominique Venner, éléments n°35, 1980.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/42

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