Le modèle napoléonien 2/3

Surtout, ses victoires ont révélé Bonaparte à lui-même. « Après Lodi, je ne me regardais plus comme un simple général, dira-t-il, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d’un peuple ». Désormais, il a les yeux fixés sur Paris. Le Directoire grince des dents. Ce général maigrichon en fait trop. Lui, feint la modestie. De retour à Paris, il ne se montre en modeste équipage que pour être reçu à l’Institut, section des sciences. Manœuvre qui lui assure le soutien des idéologues, “conscience” de la Révolution. Flairant la disgrâce, il prend du champ. Il propose une expédition en Égypte sous prétexte de gêner l’Angleterre.

Le Directoire approuve, trop heureux de l’expédier au loin. Mais le vainqueur d’Italie ménage ses effets. Il partira, sans doute, mais en compagnie d’un aréopage de savants et d’artistes qui feront l’escorte la plus flatteuse à sa renommée. Cette conquête de l’Égypte est avant tout une opération de politique intérieure et le rêve d’Alexandre ne le tiendra pas longtemps assoupi. Quand l’affaire tourne mal, Bonaparte plaque son armée sans hésiter. Suivi d’une poignée de fidèles, il saute dans un bateau et cingle vers la France. Une légende savamment entretenue de conquérant de l’Orient l’y a précédé.

La chance, une fois encore, est au rendez-vous. Il arrive à point nommé pour mettre fin à une révolution que ses profiteurs ne savent comment terminer sans revenir à la monarchie. Brumaire, ce coup d’État mal conduit, naît de leur alliance. Napoléon paraît. En quelques mois, ce général de 30 ans redresse la situation militaire, pacifie les factions, ranime l’économie, fonde de nouvelles institutions. L’ordre succède à l’anarchie, la victoire aux défaites, l’entente à la discorde. En 4 ans, Bonaparte passe du titre de consul provisoire à celui d’Empereur. En sept ans, il débarrasse la France révolutionnaire de ses ennemis continentaux. À Tilsit, en 1807, la Révolution a gagné. Consolidée à l’intérieur, elle est reconnue par l’Europe, Gœthe peut célébrer la Révolution « consommée dans ce qu’elle a de raisonnable, de légitime, d’européen ».

Jamais peut-être dans son histoire, la France ne fut — et ne sera — aussi puissante, aussi respectée. Malgré les fautes des années suivantes, le poids d’une guerre sans fin, le joug d’une dictature personnelle étouffante, les invasions de 1814 et 1815, il restera de cette brève époque comme le souvenir d’un âge d’or. Le martyr de Sainte-Hélène fera oublier le souverain autoritaire et le conquérant insatiable. Sa fin cruelle sur un rocher solitaire battu par les flots fascinera les romantiques qui fourniront un support littéraire à sa légende. Balzac, Stendhal, Hugo, Vigny, Musset, Berlioz ou Delacroix se sont formés sous l’Empire et leur imagination s’est enflammée à la lecture des Bulletins de la Grande Armée. Ils ont été les témoins de la mort d’un monde et de l’accouchement d’une société nouvelle.

La société monarchique, société patriarcale, fondée, suivant le mot de Montesquieu, sur l’honneur, sur les valeurs du rang, liées à la naissance, ignorant l’ambition, immuable dans ses comportements, a été balayée par la soif d’égalité, la disparition du cloisonnement de caste, l’ambition insufflée à tous, la ruée aux places, les coalitions d’intérêt. Un monde sans limites s’est ouvert aux fils des anciens serfs, des boutiquiers et des clercs de basoche. Acquéreurs de biens nationaux, spéculateurs de guerre, accapareurs de grands emplois publics, ils sont devenus banquiers, notaires, préfets, juges. D’autres qui n’étaient rien se sont fait un nom par les voies plus risquées de la guerre. Les sergents Augereau, Masséna ou Bernadotte sont devenus généraux de la Révolution, maréchaux d’Empire, duc, prince et roi ! Et au-dessus, leur maître en toutes choses, le ci-devant sous-lieutenant Bonaparte, symbole de la réussite fulgurante, de la gloire immense. Celui qui fera rêver des générations de jeunes ambitieux impécunieux.

Stendhal avec Julien Sorel, Balzac avec Rastignac ont cerné ce type d’aventurier, d’arriviste de haute stature inspiré par le modèle napoléonien. « Depuis bien des années, Julien Sorel ne passait peut-être pas une heure sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs… » Rastignac médite la méthode de l’Autre : « Avoir la cervelle cerclée de fer dans un crâne d’airain, avoir assez d’énergie sur soi-même, et on marche sur l’humanité comme sur un tapis ». En bons élèves de Napoléon, ils ont déchiffré la loi du monde. Froids, calculateurs, sceptiques, dissimulateurs, fermés aux sentiments, concentrant leur énergie pour l’action, ils sont prompts à saisir les rares occasions que la chance présente aux hommes.

À suivre

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