Les visions d’Europe à l’époque napoléonienne : Aux sources de l’européisme contemporain 5/5

Ernst von Lasaulx

Pour Ernst von Lasaulx (1805–1861), professeur de philologie classique à Würzburg et Munich, les diplomates européens doivent reconnaître les forces à l’œuvre hic et nunc sur le continent, et répondre à la question : « Où nous trouvons-nous aujourd’hui dans le flux de l’histoire ? ». Seule cette interrogation permet de faire des projets cohérents pour l’avenir. Elle implique que l’homme d’État sérieux et efficace doit connaître le maximum de faits historiques (sinon, la totalité !), car tous ont une incidence, même fortuite, sur la structure du présent. L’avenir ne se construit que par recours au passé, à tout le passé. Celui qui l’ignore, ou le connaît mal, ou le connaît à travers le filtre d’images propagandistes, est condamné à faire des essais et des erreurs, à procéder par tâtonnements voués à l’échec.

Catholique d’origine, influencé par Baader, Lasaulx est surtout un mystique germanique et un “pansophique”. Dans cette optique, la vraie religion des époques historiques fortes, est expression de la vie, de la vitalité. En Europe, régulièrement, par cycles, des “peuples jeunes” ont régénéré les peuples vieillissants. Lors de l’effondrement de l’Empire romain, ce rôle a été dévolu aux Germains. Pour Lasaulx, les Slaves (surtout les Russes) prendront le relais. Ils seront le Katechon de l’Europe qui, sans eux, s’engloutirait dans la décadence, accentuée par les idées occidentales et françaises.

Conclusion :

Les visions d’Europe de l’époque napoléonienne et de la Restauration conservent une pertinence politique certaine ; elles expliquent des permanences et des lames de fonds. La connaissance de ce dossier demeure à nos yeux un impératif de “sériosité” pour les hommes d’État. Notre exposé contient 7 idées majeures, toujours actuelles, qu’il faut toujours garder en tête quand on pense ou on veut penser l’Europe, comme espace de civilisation cohérent :

• 1. L’espace s’étendant des Pays Baltes à la Crimée doit être organisé selon des modalités propres sans hostilité au reste de la Russie (Herder).
• 2. L’Europe est une diversité (et le restera). Cette diversité est source de richesse, à condition qu’on l’harmonise sans la stériliser (Herder).
• 3. L’opposition Terre/Mer reste une constante de l’histoire européenne (Théremin, d’Hauterive) et, dans le concert des peuples européens, la France oscille entre les deux, car elle est capable d’être tantôt une puissance navale, tantôt une puissance continentale. Carl Schmitt et Karl Haushofer sont les héritiers intellectuels de Théremin et d’Hauterive. Dans les années 60 de notre siècle, C. Schmitt a toutefois tenu compte d’un changement de donne stratégique et technologique, avec la puissance aérienne et la maîtrise des espaces circum-terrestres.
• 4. L’idée de Baader de forger une Union religieuse et de dépasser, de ce fait, les clivages confessionnels bellogènes, reste un impératif important. Les guerres inter-yougoslaves de 1991 à nos jours montrent clairement que les confessions ne sont pas neutralisées, qu’elles conservent une potentialité conflictuelle certaine. Pour nous, reste à savoir si les christianismes officiels peuvent apporter l’harmonisation du continent ou s’il n’est pas légitime, comme nous le pensons, de retourner aux valeurs pré-chrétiennes, pour donner un socle plus sûr à notre espace civilisationnel.
• 5. Avec Schmidt-Phiseldeck, force est de constater que la présence ottomane est une anomalie à l’Ouest de l’Égée et du Bosphore, empêchant notre continent de se “vertébrer” définitivement [ajout d’avril 2000 :  Toute présence ottomane dans les Balkans interdit aux Européens d’organiser le Danube. L’objectif des Ottomans était de contrôler ce grand fleuve, au moins jusqu’à Vienne, la “Pomme d’Or”. Ce projet a échoué grâce à la résistance héroïque des milices urbaines de Vienne, des armées impériales, hongroises et polonaises. Ce projet a failli réussir à cause de la trahison des rois de France, François I et Louis XIV].
• 6. Görres et Frantz ont théorisé clairement la nécessité de conserver à tout prix la cohésion du centre de l’Europe. Cette nécessité géographique doit être la base concrète d’une renaissance du Saint-Empire.
• 7. L’extraversion coloniale a ruiné l’Europe et importé en Europe des conflits dont l’origine était extra-européenne. L’Europe doit d’abord s’auto-centrer puis organiser sa périphérie, par la diplomatie et un dialogue inter-civilisations.

Ces 7 recettes méritent d’être méditées. 

Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°45, 2000.

(extrait d’une conférence prononcée à l’Université d’été de Synergies Européennes, Lourmarin, 1995)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/42

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