Le modèle napoléonien 1/3

Pourquoi cette fascination jamais fatiguée du public pour l’aventure napoléonienne ? Parmi les nombreux livres qui lui sont consacrés ces derniers mois, on peut citer en vrac la nouvelle édition des étincelants Mémoires du général baron de Marbot, les Souvenirs moins colorés du commandant Parquin, les superbes albums sur Napoléon et la campagne d’Espagne et Napoléon et l’Autriche, la réédition en plusieurs volumes somptueux de la collection Bucquoy consacrée aux Uniformes du Premier Empire, une biographie du général Lasalle et une autre de Murat, le livre de Louis Chadigny dédié aux Maréchaux de Napoléon, celui de Georges Blond sur les soldats de La Grande Armée, la curieuse biographie de Phélippeaux, l’homme qui faillit faire Échec à Bonaparte, et l’ouvrage définitif de Jean Tulard sur Napoléon.

Tout n’a-t-il donc pas été dit, examiné, disséqué, pesé, comparé, imaginé sur l’homme et son temps ? Diverses écoles intellectuelles ont distillé l’explication du personnage dans leurs alambics et l’ont soumis à leurs lectures déformantes : cadet frustré pour Freud, tombeur de la féodalité pour Marx. La légende, puis la contre-légende, ont brouillé la véritable figure de l’Empereur, surestimant tour à tour ses qualités ou ses défauts. Ses adversaires eux-mêmes n’ont pu s’accorder. Usurpateur pour les royalistes, tyran pour les républicains. Renvoyant dos à dos ses censeurs dans le Mémorial, il confisquait à son profit le libéralisme et le nationalisme, les deux forces montantes du XIXe siècle, qu’il avait combattu durant son règne… Il faut convenir que Napoléon se prête à toutes les interprétations. Sa vie, elle-même, montre une succession de visages qui ne se ressemblent pas.

Jusqu’à 24 ans — 1793 —, il ne songe pas que sa vie puisse connaître d’autre théâtre que la Corse. Né l’année de l’annexion de l’île par la France, il voue une passion brûlante à sa patrie insulaire. Un amour qui n’a d’égal que sa haine pour la France. Jeune noble de condition modeste, chétif et taciturne, il est élevé aux frais du roi à Brienne puis à l’École militaire de Paris. Il ne conçoit aucune gratitude pour ce bienfait. Au contraire, il ne voit dans la monarchie française que la puissance destructrice de la république idéale établie en Corse par Paoli et célébrée par Rousseau. Avant même la prise de la Bastille, l’adolescent sombre et renfermé est républicain, par nationalisme corse et soif de revanche. Reçu officier d’artillerie en 1785, il végète tout d’abord pendant quatre ans. Survient la Révolution. Aussitôt, il obtient un congé. N’est-ce pas en Corse que son destin doit se jouer ? Sur les 4 premières années de la Révolution, de l’été 1789 à l’été 1793, il en passe 3 en Corse, ne faisant que de brèves apparitions sur le continent pour se faire octroyer le grade de capitaine. Il tire plus de fierté de celui de lieutenant-colonel de la garde nationale corse. Dérision… Au moment de Valmy, il livre d’obscures escarmouches pour affirmer les droits de la Corse sur un îlot désert appartenant à la Sardaigne. Le petit officier au regard dévorant grandit dans l’ombre de Paoli.

Au printemps 1793, la rupture du clan familial avec le vieux chef nationaliste met fin à l’ambition de jouer les premiers rôles en Corse. Contraint de fuir, Bonaparte embarque pour le continent. Le destin tourne. À défaut de la Corse, c’est en France qu’il faudra le jouer. Il épouse la fortune de sa famille, ralliée aux jacobins. Il va même jusqu’à commettre un pamphlet politique, Le Souper de Beaucaire, qui développe, non sans habileté, les positions montagnardes. Enfin, la chance s’offre à lui. Son compatriote et protecteur, le représentant Salicetti, lui confie le commandement de la maigre artillerie du siège de Toulon. Il en fait bon usage. Les Anglais déguerpissent. Les Conventionnels applaudissent et le nomment général de brigade. Il a 25 ans ! Sa réputation est faite : général jacobin, l’homme de Robespierre. Catastrophe ! Thermidor provoque sa disgrâce et la ruine de ses nouveaux espoirs. Il est menacé, emprisonné même et rayé des cadres de l’artillerie.

Des mois durant, Bonaparte traîne dans Paris sa figure jaune, sa courte taille, son sabre inutile et son ambition sans emploi. Il flaire quand même la porte où diriger ses pas. On le voit faire antichambre chez Barras, l’homme fort du moment, le tombeur de Robespierre, le chef des Thermidoriens. Il courtise la maîtresse vieillissante et quelque peu délaissée de ce personnage important, Joséphine de Beauharnais. Une année passe. Aux élections de 1795, une majorité monarchiste submerge le pays. Les Thermidoriens craignent d’être balayés. Ils votent le décret qui accorde les deux tiers des sièges du nouveau Corps législatif aux députés sortants. Pour prévenir un soulèvement des monarchistes, ils vont lâcher sur ces derniers leurs ennemis naturels, les “patriotes” enragés, emprisonnés ou en disgrâce depuis Thermidor.

Barras appelle Bonaparte. Le petit général saute à cheval. Contrairement à la légende, il ne fait pas tirer le canon sur le parvis de Saint-Roch, mais il défend efficacement les Tuileries où siège la Convention. Paris lui donne un surnom : général Vendémiaire. Qu’importe, il est remis en selle. Après Paoli, Salicetti, Robespierre, le voici sous la protection de Barras, avec le titre de commandant en chef de l’armée de l’Intérieur. Puis, Joséphine aidant, il obtient le commandement de l’armée d’Italie en prévision de la nouvelle campagne contre l’Autriche. Mars 1796. À Nice, une heure suffit à ce général de 27 ans, au passé militaire modeste, pour s’imposer à des subordonnés ombrageux, autrement chevronnés et prévenus contre lui : Masséna, Augereau, Sérurier. Trois futurs maréchaux.

Commence la fameuse campagne d’Italie. Un autre homme apparaît. Sans doute le général Bonaparte est-il un arriviste forcené, un politicien opportuniste, mais avec quelque chose en plus : le génie militaire et le talent politique. La campagne d’Italie est un modèle, un futur classique qu’étudieront des générations d’élèves-officiers à Potsdam, Sandhurst, Petersbourg ou West Point. Mais elle prouve beaucoup plus qu’un don pour la conduite de la guerre. Ce général ne gagne pas seulement avec ses canons ou les jambes de ses soldats. Il invente une nouvelle forme de propagande. Avec ses prises de guerre, il finance des gazettes qui chantent ses mérites à une armée d’Italie bientôt fanatisée et à une France sous le charme. Ce général se révèle diplomate et homme d’État. Contre les ordres du Directoire, il crée la République cisalpine et dicte à l’Autriche le traité de Campo Formio…

À suivre

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