Les visions d’Europe à l’époque napoléonienne : Aux sources de l’européisme contemporain 3/5

La Sainte-Alliance et Franz von Baader

Pendant la Restauration, c’est l’Autrichien Metternich qui donne le ton et tente de forger et d’asseoir définitivement une Europe réactionnaire, traquant partout tous les résidus de la Révolution française. L’instance internationale de l’époque est la Sainte-Alliance de 1815 (Grande-Bretagne, Russie, Prusse, Autriche), qui devient la Pentarchie en 1822 (quand la France se joint aux 4 puissances victorieuses de 1814-15). La Restauration permet l’éclosion d’un romantisme contre-révolutionnaire, incarné notamment par Franz von Baader. Elle vise aussi à organiser rationnellement l’Europe sur base des acquis de l’Ancien Régime, remis en selle en 1815.

Franz von Baader envisage une Union religieuse des 3 confessions chrétiennes en Europe (protestantisme, catholicisme, orthodoxie), pour s’opposer de concert aux principes laïcs de la Révolution et pour aplanir les contentieux qui pourraient survenir entre les composantes majeures de la Sainte-Alliance. Ce projet est rejeté par les catholiques les plus intransigeants, qui refusent d’accepter qu’un destin commun les lie aux protestants et aux orthodoxes.

Franz von Baader perçoit la Russie comme le bastion de la restauration et comme l’ultime redoute de la religion face au déferlement de la modernité. La Révolution conservatrice des premières décennies du XXe siècle reprendra cette idée, sous l’impulsion d’Arthur Moeller van den Bruck, traducteur de Dostoïevski, qui prétendra, dans la foulée, que la Russie avait maintenu intacts ses instincts anti-libéraux malgré la révolution bolchevique. De ce fait, aux yeux du conservateur Moeller van den Bruck, la Russie soviétique devenait un allié potentiel de l’Allemagne face à l’Ouest.

Schmidt-Phiseldeck

Dans L’Europe et l’Amérique, ou Les rapports futurs du monde civilisé (1820), le diplomate danois au service de la Prusse Conrad Friedrich von Schmidt-Phiseldeck (1770-1832) prône, dans le contexte de la Restauration, un centrage de l’Europe sur elle-même — même idée que celle du bloc continental napoléonien mais sous des signes idéologiques différents — et avertit les nations européennes contre toute aventure coloniale qui disperserait les énergies européennes aux quatre coins de la planète, déséquilibrerait le continent et provoquerait des rivalités d’origine extra-européennes entre Européens contre l’intérêt même de l’Europe en tant que famille de peuples, unis par un même destin géographique.

Schmidt-Phiseldeck veut une « intégration intérieure », donc une organisation structurelle de l’Europe, et perçoit clairement le danger américain (qui se pointe déjà à l’horizon). Pour lui, la seule possibilité d’expansion de l’Europe est en direction de l’Anatolie turque et de la Mésopotamie. L’ancienne aire byzantine toute entière doit redevenir européenne, par la force si besoin s’en faut et par une union indéfectible de toutes les forces militaires de la Pentarchie, capables de culbuter les armées ottomanes dans une campagne de brève durée. On peut dire a posteriori que Schmidt-Phiseldeck est un précurseur (anti-ottoman) de la ligne aérienne et ferroviaire Berlin-Bagdad, mais sans hostilité à l’égard de la Russie.

Autre théoricien de l’époque, Constantin Frantz (1817-1891, cf. R. Steuckers, « Constantin Frantz », in Encyclopédie des Œuvres philosophiques, PUF, 1992 et  Cahiers pour l’analyse concrète n°30–31, 1993), critiquera également les expansions coloniales dans des termes analogues, préfigurant ainsi les thèses de Christoph Steding (cf. R. Steuckers, « Christoph Steding », in op. cit.), du géopolitologue Arthur Dix (1875-1935) et de Jäkh, auteur, pendant la Première Guerre mondiale, d’un mémorandum justifiant l’alliance germano-ottomane dans le sens d’une exploitation commune de l’espace entre Constantinople et le Golfe Persique. La Guerre du Golfe est ainsi, à la lumière de ces analyses posées successivement au fil du temps par Schmidt-Phiseldeck, Frantz, Steding, Dix et Jäkh, une guerre préventive contre l’Europe, dont la seule expansion possible est en direction du Sud-Est, comme les principales vagues indo-européennes de la proto-histoire et de l’antiquité se portaient également dans cette direction, fondant successivement la Grèce archaïque, l’Empire Hittite, les Empires perse et mède, les royaumes aryens d’Inde.

[ajout d’avril 2000 : Le sort de l’Europe se tient par le Sud-Est : la puissance qui barre la route de l’Europe dans cette direction est celle qui la maintient la tête sous l’eau, empêche son développement harmonieux. C’est aujourd’hui, clairement, la stratégie choisie par l’alliance américano-turque, qui vient de ré-implanter une présence ottomane dans les Balkans, par Bosnie et Albanie interposées, pour s’opposer aux pénétrations pacifiques et économiques de l’Allemagne, de l’Autriche, puissances civiles et industrielles capables de développer les Balkans, et de la Russie, capable de donner une garantie militaire et nucléaire à ce projet. Pire, il s’agit d’une stratégie qui conteste à la Russie sa présence en Mer Noire, ruinant les acquis de Catherine la Grande]

À suivre

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