Philosophie et Poésie

Platon voulait bannir les poètes de la république. La poésie ne serait qu’enjolivement, ensorcellement et mensonge, non-être et illusion. Tout ceci s’opposerait à une vérité qui ne pourrait être que froide et sèche. Plus de deux mille ans après Heidegger plaçait la poésie au même niveau que la philosophie. Il lui reconnaissait donc un statut de créatrice de vérité.

« La philosophie avec sa pensée n’admet à son niveau que la poésie ». Il y a donc deux sortes de paroles : la poésie et la pensée.

Pour Heidegger la vérité est un dévoilement. Le poète est donc celui qui dévoile et crée donc la vérité.

La parole poétique qui fait appel à nos affects nous atteint d’une autre façon que la parole philosophique.

Lorsqu’Apollinaire écrit :

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos Amours

Faut-il qu’il m’en souvienne La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure ».

Le poète crée une nouvelle perception de ce pont qui après cette poésie ne sera plus tout à fait le même à notre conscience.

La poésie est parfois un condensé de toutes nos émotions. Dans ce vers « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle », il y a l’amour, la mort, le vieillissement, la beauté éphémère, le regret, la nostalgie, la fierté… Pourquoi certains sont hermétiques à la poésie ? Il faut avoir de la compassion pour ceux qui n(ont pas la sensibilité et la grâce des poètes. L’orgueil des poètes est légitime. Le poète est différent, il ressent ce que les autres ne ressentent pas avec intensité et il a un accès direct avec l’être.

« Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher »

(L’Albatros, Baudelaire)

La poésie bouscule le réalisme lorsque Rimbaud s’adresse à la nature dans le Dormeur du Val : « Nature, berce le chaudement, il a froid » Dans Le lac, Lamartine invective le temps

« ô temps ! Suspends ton vol, et vous heures propices

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours »

La poésie est le lieu par excellence des jeux de langage décrits par le deuxième Wittgenstein. La forme poétique la plus connue est la métaphore qui peut s’expliquer par un empreint à la logique : le diagramme de Venn.

La métaphore est une intersection de deux termes. Citons ce vers d’Apollinaire

« Bergère, ô Tour Eiffel »

Bergère ⎨〈Guide〉⎬ Tour Eiffel

Le fait d’être guide est commun aux deux termes.

La poésie a un pouvoir d’illumination des choses et des êtres. Elle donne de l’être. Pour Heidegger, la lecture de la poésie est inséparable de la pensée qui avait lui-même un philosopher poétisant.

Cette survalorisation de la poésie par le philosophe de Fribourg n’est pas du tout traditionnelle dans l’Histoire de la philosophie. La poésie ne ferait qu’appel aux affects. Elle est reléguée sur le même plan que les mythes et les religions dont à voulu sortir la philosophie. Elle n’est qu’au mieux un art mineur. Les philosophes purs comme Descartes, Kant et Husserl n’ont fait que philosopher. Descartes se méfie de l’imagination du poète. Quant à Pascal, l’imagination est maîtresse d’erreur et fausseté « cette superbe puissance, ennemie de la raison... ». Cette charge contre l’imagination est curieuse de la part de Pascal puisqu’il avait écrit contre la raison et sa tyrannie « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ».

La poésie ne serait qu’un délire, une divagation de fous plus ou moins inspirés. La construction langagière sort la plupart du temps d’un enchaînement des raisons cher à Descartes et prôné dans le Discours de la méthode. La poésie s’oppose alors à la philosophie desséchante et desséchée.

Un philosophe-poète comme Nietzsche a été une exception (surtout dans « Ainsi parlait Zarathoustra »).

La poésie ne ferait que pleurnicher ce qui n’est pas un gage de vérité et fait même peser sur elle le soupçon du poète efféminé. Ce stéréotype est mis à mal lorsqu’on pense à Apollinaire s’engageant courageusement dans l’armée française durant le conflit de la première guerre mondiale ou au résistant René Char au physique de colosse et au visage plutôt « taillé dans le roc ».

Le rapport poésie-philosophique a donc depuis Platon été conflictuel. Cela a parfois été un combat sans merci pour établir la vérité et dévoiler l’être. La philosophie n’ayant pas de chair et de sang, une position romantique revient à donner une primauté au poète. La philosophie devient vassale puisqu’elle médite sur la parole du poète.

Dans un combat pour la maîtrise de la parole qui « énonce » la vérité, la poésie et la philosophie ne sont pas seules. Les discours concurrents ont été principalement le discours scientifique et le discours religieux. Si pour Heidegger la philosophie était a-religieuse, il rejetait catégoriquement la domination de la science sur la philosophie. Cela ne l’a pas empêché par moments d’accepter une position de vassalité de la philosophie vis à vis de la poésie.

PATRICE GROS-SUAUDEAU

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