Les visions d’Europe à l’époque napoléonienne : Aux sources de l’européisme contemporain 2/5

Le mémorandum de Théremin

Parmi les autres théoriciens allemands de l’autarcie et de l’indépendance continentale européenne, citons le Prussien Charles Théremin*, qui, dans son memorandum de 1795 (Des intérêts des puissances continentales relativement à l’Angleterre, publié à Paris, 12 thermidor an III), constate que l’Angleterre colonise commercialement l’Europe et les Indes et qu’elle constitue de la sorte un despotisme maritime (Théremin est clairement un précurseur du géopolitologue Haushofer). Après 1815, plusieurs théoriciens allemands éprouvent une claire nostalgie de l’autarcie continentale.

[* : Employé à la cour à Londres, puis conseiller d’ambassade de Prusse à Paris, Karl Theremin, de lointaine ascendance huguenote, devenu Charles Théremin en récupérant la nationalité française sous le Directoire, est fait membre de la Société libre des Sciences, arts et lettres de Paris. Le séjour à Londres lui avait appris que, malgré la soi-disant “liberté” anglaise, le pays était hostile à la France contre laquelle elle essayait de coaliser les puissances européennes.  Ce publiciste (connu aussi pour ses sympathies pour le combat féministe d’O. de Gouges, cf. De la Condition des femmes en République, 1799), devenu sous-préfet de Monaco, et ensuite de l’arrondissement de Birkenfeld, au département de la Sarre, a fourni de nombreux articles à la rubrique “politique intérieure” de la Décade littéraire et philosophique (consultable sur gallica) entre 1794 et 1807, et joué à partir de 1796  via son frère Anton Ludwig, pasteur à Memel – non sans difficultés, le rôle d’intermédiaire entre les kantiens en Allemagne et en France – not. Sieyès et les Idéologues – sur le problème de la paix en Europe. Théremin ne cessa de chercher les moyens de pacifier une situation instable (cf. De la situation intérieure de la République, Paris, pluviose an V) : on ne se réfère plus aux “aristocrates” car à présent les gens raisonnables sont obligés de louvoyer entre royalistes et terroristes, comme en Angleterre lors de la lutte contre les Stuarts. Voulant éviter une seconde Saint-Barthelémy, il tente de rapprocher les diverses opinions dans un nouvel “esprit public”. Son survol du passé lui révèle que les Français sont devenus silencieux et dociles, du fait de l’autoritarisme de Richelieu, inaugurant le règne des rois absolus. Ainsi s’est formé le caractère national jusqu’à l’éclatement de 1789 – le 17 juin, la première assemblée constituante fut fondée par des députés des États généraux lorsqu’ils s’érigèrent d’eux-mêmes en une « Assemblée nationale » – quand il y eut consensus sur les modalités du changement qu’on espérait voir s’y opérer. Même si la révolution sociale, entraînant une révolution économique, a donné lieu à une très grande instabilité dans les opinions, tout retour au passé, où dominait la “domination arbitraire”, serait néfaste au bien du pays, il faut donc faire confiance au temps pour que l’atmosphère se calme et que “l’esprit public” puisse de nouveau se manifester. On retrouve ce même esprit de réconciliation nationale – animant sous la Restauration le courant des Constitutionnels, partisans de la Charte (Decazes, Cousin, Guizot etc) – dans un écrit tardif qui a cette originalité de se placer dans un cadre européen : De l’état présent de l’Europe, et de l’accord entre la légitimité et le système représentatif , 1816]

Ainsi, Welcker plaide pour une alliance franco-prussienne « pour organiser l’Europe ». Glave, pour sa part, prône une alliance franco-autrichienne pour exclure la Russie et l’Empire ottoman de l’Europe. Paul Buchholz (1768-1843), dans Der neue Leviathan (Le Nouveau Léviathan, 1805), plaide pour l’unification européenne afin de faire face à « l’universalisme thalassocratique ». Le prince Bernhard von Bülow entend promouvoir une « monarchie européenne universelle » qui aura pour tâche de conquérir l’Angleterre, afin qu’elle cesse de nuire aux intérêts du continent, et formule un « projet culturel » d’inspiration européiste afin d’annuler les incohérences et les pressions centrifuges que génèrent les nationalismes locaux.

Le Comte d’Hauterive

Les théoriciens français de l’autarcie européenne à l’époque napoléonienne abandonnent définitivement le romantisme exotique, orientalisant, après le double échec des opérations militaires de Bonaparte en Égypte et en Palestine. Désormais, les protagonistes du grand continent raisonnent en termes exclusivement “européens” voire, avant la lettre, “européo-centrés”. Réactualisant, dans la France impériale de Napoléon, le Testament de Richelieu, ces visionnaires français de l’Europe future, dans leurs projets, font de la France la base de l’unification continentale.

Contre l’Angleterre et sa flotte ubiquitaire et puissante, il faut organiser le blocus, fermer l’Europe au commerce anglais et faire de cette fermeture un « système général ». Ainsi le Comte d’Hauterive, dans son ouvrage, De l’État de la France à la fin de l’an VIII (= 1800), écrit que l’idéal pour la France en Europe avait été la situation de 1648 mais que cette situation avait par la suite été bouleversée par la montée de la Prusse et de la Russie et par la domination navale de l’Angleterre. La France aurait eu intérêt à contrer la montée en puissance de ces 3 facteurs.

Néanmoins, après les guerres de la Révolution, une situation nouvelle émerge :  le Continent, dans son ensemble, fait désormais face à la Mer, dominée par l’Angleterre, grâce, notamment, aux victoires de Nelson en Méditerranée (Aboukir et Trafalgar). Dans ce contexte, la France n’est plus simplement une partie de l’Europe, opposée à d’autres parties, mais l’hegemon du Continent, le moteur dynamisant de la nouvelle entité continentale européenne. D’Hauterive, dont l’idéologie n’est nullement révolutionnaire, renoue explicitement avec une perspective carolingienne, également opposée au protestantisme en Europe.

Dans le camp hostile à Napoléon et à l’hegemon de la France, on plaide généralement pour un “équilibre des puissances”, clef de voûte de la diplomatie conservatrice à l’époque. Chaque État doit se limiter, écrivent des auteurs comme Martens, von Gentz ou Ancillon. Si les États ne se limitent pas, ne brident par leur puissance et leurs propensions à l’expansion, l’ensemble européen connaîtra le déclin à la suite de guerres incessantes, épuisant la vitalité des peuples.

Pour ces conservateurs prussiens, il faut élaborer un système de contre-forces et de contre-poids (ce qui, envers et contre leur bonne volonté, s’avèrera belligène au début du XXe siècle). Le camp des européistes anti-napoléoniens est diversifié, nous y trouvons des monarchistes d’Ancien Régime, des représentants du paysannat (hostiles au Code Napoléon et à certaines de ses règles de droit), des républicains puristes (qui voient dans le bonapartisme un retour à des formes monarchiques), des représentants de la fraction de la bourgeoisie lésée par le blocus, des révolutionnaires déçus parce que l’idéal de fraternité n’a pas été incarné en Europe.

Fichte, Arndt, Jahn

Dans ce contexte, les Romantiques, dont Novalis, Müller et les frères Schlegel, préconisent un retour au christianisme médiéval, c’est-à-dire à un idéal d’avant la fracture de la Réforme et de la Contre-Réforme qu’ils croient capable de surmonter les cruelles divisions internes de l’Europe. Les nationalistes (allemands), comme Fichte et Jahn, sont républicains, hostiles à la forme française de la Révolution, mais tout aussi hostiles à une restauration pure et simple de l’ancien régime. Pour Fichte, Arndt et Jahn, la Prusse est un simple instrument, mais très efficace, pour forger une nouvelle et puissante nation allemande. Fichte est volontariste : la constitution volontaire de cadres étatiques nationaux conduira à un telos [finalité] universel, à un monde organisé selon autant de modalités différentes qu’il y a de peuples. L’harmonie universelle viendra quand chaque espace national aura reçu, à sa mesure, une structure de type étatique. Dans ce sens, l’universalisme fichtéen n’est pas monolithique mais pluriel.

Pour ces nationalistes, la nation, c’est le peuple opposé à l’arbitraire des princes et des monarques. À ce volontarisme et à ce nationalisme centré sur le peuple s’ajoute, notamment chez Arndt, une dialectique Nord/Sud, où le Nord est libertaire et le Sud développe une fâcheuse propension à trop obéir à l’Église et aux Princes. Arndt, par ex., propose pour la future Allemagne unie, qu’il appelle de ses vœux,  le modèle suédois, modèle élaboré par une nation homogène, exemple d’une germanité plus authentique et fort puissante, organisé selon des critères étatiques solides, depuis les réformes civiles et militaires du Roi Gustav-Adolf au XVIIe siècle.

Ce roi avait voulu devenir le champion du protestantisme — mais d’un protestantisme organisé et non générateur de sectes impolitiques, comme les dissidents anglais et les puritains américains — contre Rome et l’Empire catholique du fanatique Ferdinand II, qui préférait, disait-il, régner sur un désert plutôt que sur un pays peuplé d’hérétiques ! (On peut parfaitement comparer les réformes de Gustav-Adolf à certaines créations de Richelieu, comme la mise sur pied d’une Académie Royale, destinée à organiser le savoir abstrait et pratique pour consolider l’État).

À suivre

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