Les visions d’Europe à l’époque napoléonienne : Aux sources de l’européisme contemporain 1/5

Les visions d’une Europe unifiée et autarcique ne datent pas de Locarno et d’Aristide Briand, ni de la Seconde Guerre mondiale ni des pères fondateurs des communautés européennes. Elles ont eu des antécédents dès l’âge de la philosophie des Lumières. Bon nombre de conceptions se sont précisées à l’époque napoléonienne.

L’Europe dans l’optique des philosophes des Lumières est :

• un espace de “civilisation” et de “bon goût”
• une civilisation marquée par le déclin et l’inadaptation (due à l’industrie montante)
• une civilisation où la raison décline
• une civilisation marquée par la gallomanie et déstabilisée par les réactions nationales face à cette gallomanie omniprésente.

Les philosophes des Lumières considèrent déjà que l’Europe est coincée entre la Russie et l’Amérique. Ils se partagent entre russophiles et russophobes. Tous estiment toutefois que l’Amérique est une Nouvelle Europe, une Europe remise en chantier au-delà de l’Atlantique et où de multiples possibilités sont en jachère.

Les Lumières et Herder

Dans le cadre de la philosophie des Lumières et de la gallomanie ambiante, Herder développe une vision critique de la situation intellectuelle en Europe et réfléchit en profondeur sur le sens de l’individualité historique des constructions collectives, fruits de longues maturations, ciselées et façonnées par le temps. Il jette les bases d’une critique positive de la gallomanie, comme culte artificiel des styles gréco-romains imités, à l’exclusion de tous les autres, notamment du gothique médiéval. Rousseau abonde dans le même sens, voit l’histoire comme une dialectique harmonieuse entre les nations et l’universel, mais estime que l’Europe en déclin, derrière les façades néo-classiques du XVIIIe siècle, est moralement condamnable car perverse et corrompue. Herder veut réhabiliter les cultures populaires plus enracinées, faire revivre les cultures autochtones que les processus d’urbanisation et de rationalisation, propres de la civilisation, ont marginalisées ou taraudées.

Pour lui, l’Europe est une famille de nations (de peuples). Contrairement à Rousseau, il estime que l’Europe n’est pas condamnable en soi, mais qu’elle doit se ressaisir et ne pas exporter en Russie et en Amérique l’européisme abstrait au vernis gréco-romain, expression d’une artificialité sans racines permettant toutes les manipulations et engendrant le despotisme. Herder connaît l’Europe physiquement et charnellement pour avoir voyagé de Riga à Nantes, pérégrinations sur lesquelles il nous a laissé un journal fourmillant d’observations pertinentes sur l’état des mentalités au XVIIIe. Il compare avec minutie les cultures régionales des pays qu’il traverse, pose une série de diagnostics, mêlant constats de déclin et espoirs de guérison d’un peuple passant par la résurrection de sa langue, de ses traditions et des racines de sa littérature. Sur base de cette expérience vécue, il veut faire des Pays Baltes, sa patrie, et de l’Ukraine (avec la Crimée) l’atelier d’une Europe rénovée, tout à la fois :

• respectueuse des modèles grecs classiques (mais surtout homériques ; Herder réhabilite pleinement la Grèce homérique, donnant l’impulsion aux recherches philologiques ultérieures)
• et fidèle à ses héritages non grecs et non romains, médiévaux et barbares (slaves ou germaniques).

Cette Europe rénovée se forgera par le truchement d’un système d’éducation nouveau, nettement plus attentif que ces prédécesseurs aux racines les plus anciennes des choses, des entités politiques, du droit, de l’histoire charnelle des peuples, etc.  Dans ce sens, l’Europe espérée par Herder doit être, non pas une société d’États-personnes, mais une COMMUNAUTÉ DE PERSONNALITÉS NATIONALES.

Après les troubles et les bouleversements de la Révolution française, après la prise du pouvoir par Napoléon Bonaparte, bon nombre d’observateurs politiques européens commencent à percevoir l’Europe comme un BLOC CONTINENTAL (Bertrand de Jouvenel sortira un maître ouvrage sur cette thématique). Avec le blocus continental, l’idée d’une autarcie économique européenne prend corps progressivement. Elle a surtout des exposants français, mais aussi beaucoup de partisans allemands, comme Dalberg, Krause ou le poète Jean Paul (dont l’héritier direct au XXe siècle sera un autre poète, Rudolf Pannwitz ; cf. R. Steuckers, « Rudolf Pannwitz : “Mort de la Terre”, Imperium europæum et conservation créatrice », in Nouvelles de Synergies Européennes n°19, avril 1996).

Le Baron von Aretin

Le Baron von Aretin (1773-1824), Bavarois se revendiquant d’un héritage celtique, sera un partisan de Napoléon, en qui il voit un champion de la romanité et de la catholicité en lutte contre le “borussisme”, l’“anglicisme” et le “protestantisme”. Cependant, des protestants allemands développeront à leur tour un européisme pro-napoléonien, non pas au nom d’un mélange idéologique de celtitude, de romanité et de catholicisme, mais au nom de l’idéal protestant qui consiste à s’opposer systématiquement à toute puissance universelle, comme entend l’être la thalassocratie britannique.

Le protestantisme, dans cette optique, s’est dressé hier contre les prétentions universalistes de l’Église de Rome ; il se dresse aujourd’hui non plus contre l’universalisme de la Révolution et du Code Napoléon, mais contre l’universalisme économique de la thalassocratie anglaise. Cet idéal, à la fois protestant et européiste, se retrouvait essentiellement dans la bourgeoisie négociante d’Allemagne du Nord (Brème, Hambourg, mais aussi Anvers). Pour cette catégorie d’hommes, il s’agissait de briser les monopoles anglais et de les remplacer par des monopoles européens (ils préfigurent ainsi les théories de l’économiste Friedrich List). L’objectif était l’éclosion d’une industrie autochtone européenne, capable de se développer sans la concurrence des produits coloniaux anglais, vendus à bas prix.

À suivre

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