Yvain ou le Chevalier au Lion 3/3

Le lien entre Yvain et le lion serait ainsi de nature zodiacal. Il soulignerait le caractère solaire du héros qu’il partage d’ailleurs avec Gauvain dont il est le cousin germain mais il renverrait aussi à sa date de naissance. Il existe un texte irlandais racontant la naissance mythique d’Yvain/Owein. On y apprend que le héros a été engendré, près du gué de l’Aboiement, lors d’une nuit de Samain (autrement dit le 1 novembre). Par conséquent, il naît neuf mois plus tard, le 1er août, jour de Lugnasad (fête du dieu solaire Lug) dans le calendrier celtique. Ainsi, le signe du Lion (du 22 juillet au 23 août) est le signe zodiacal d’Yvain.

Natif du Lion, Yvain est un enfant du soleil car le soleil possède son domicile astrologique dans le seul signe du Lion. La présence d’un lion aux côtés d’Yvain n’est plus alors un simple hasard. Il rappelle le caractère solaire du héros. Il préfigure aussi son destin héroïque et royal. Il est admis en effet dans la tradition astrologique que le signe du Lion est un signe d’excellence puisqu’il est lié à l’astre le plus puissant : le soleil.

Dans l’interprétation traditionnelle de l’Antiquité, le signe du Lion est le signe royal par définition. Macrobe (que Chrétien de Troyes connaissait fort bien puisqu’il le cite au v. 6730 d’Érec et Énide) était un grammairien latin du début du Vè siècle après Jésus-Christ. Il était l’auteur d’un commentaire à la fois mathématique, astronomique et mythologique sur le Songe de Scipion de Cicéron. Ce Commentaire sur le Songe de Scipion développe une idée essentielle que les érudits du Moyen Âge devaient méditer. La Voie Lactée (dont on sait qu’elle apparaît lorsque le soleil est dans le signe zodiacal du Lion) est la voie des héros. Tout personnage qui aurait un lien avec cette Voie Lactée ne pourrait être que prédestiné à un destin d’exception. C’est bien le cas d’Yvain porté vers sa destinée royale par ce signe exemplaire. De très nombreuses sculptures de l’époque romane illustrent les thèmes de cette mythologie solaire où les figures bibliques et gréco-romaines rejoignent les grands thèmes celtiques.

À partir d’une mythologie qu’il hérite du monde celtique et qui exploite quelques grands motifs mythiques liés à la période de la canicule (signe zodiacal du Lion), Chrétien de Troyes livre dans le Chevalier au Lion un nouveau mythe adapté au monde chrétien et courtois du Moyen Âge. Ce mythe est celui du chevalier-roi, modèle de toute perfection, qui s’élève vers une souveraineté royale et amoureuse à la fois. Dans l’évolution de l’écriture romanesque de Chrétien de Troyes, ce roman expérimente une véritable esthétique du symbole, comme l’a montré Daniel Poirion. À partir des éléments que lui livre la tradition orale des Celtes, Chrétien cherche à créer un personnage qui serait une référence suprême en matière d’héroïsme. Le symbolisme zodiacal lui sert à suggérer l’image d’un héros solaire capable de rivaliser avec ses glorieux ancêtres antiques. Yvain, sous les traits du héros, incarne la perfection de la chevalerie courtoise : ardent défenseur des faibles et des opprimés, il est le chevalier sans reproche qui donne désormais à la chevalerie une mission morale qui prépare de loin la chevalerie céleste des futurs romans en prose du Graal. En s’imposant comme l’un des meilleurs chevaliers du monde, il devient un repère mythique pour la chevalerie courtoise car il relève un défi nouveau. Si, dans la tradition occidentale, le héros est surtout un être qui ne s’accomplit que dans une mort exemplaire, à travers Yvain, c’est la vie qui est exaltée. La fatalité inhérente à la figure héroïque (et que Tristan assume dans sa mort d’amour), Yvain l’exorcise en s’engageant sur une voie qui éloigne le pessimisme tragique du destin pour rechercher l’optimisme radieux de la volonté. Séduit par l’éclat du symbole léonin, le romancier champenois réalise ainsi une synthèse magnifique du héros qui concentre toute la richesse de la tradition mythologique résumée dans un double héritage celtique et gréco-latin. En même temps, il élabore une réflexion originale sur l’héroïsme chevaleresque et courtois en incarnant le modèle troubadouresque du fin amant dans une figure où « avec le Lion, le soleil et la raison brillent sur l’héroïsme ».

Philippe WALTER

Professeur à l’université de Grenoble 

http://www.theatrum-belli.com

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