Charles de Gaulle, la « Révolution conservatrice » et le personnalisme du mouvement l’Ordre nouveau 4/4

En revanche, une question devait éloigner beaucoup d’anciens membres de l’Ordre nouveau du général de Gaulle, après la Deuxième Guerre mondiale : celle du fédéralisme européen. A. Marc et Robert Aron furent en effet les fondateurs de la Fédération et du Mouvement fédéraliste européen. Le contentieux allait s’alourdir au congrès de La Haye en 1948 et aux propos du général de Gaulle sur les « cabris », en passant par la Communauté européenne de défense. A. Marc nous a précisé, à ce sujet, que le général de Gaulle ne lui avait pas tenu rigueur de ses articles des années 50 et 60. Il aurait même empêché, en 1962, que l’on ne supprime les crédits du Centre international de formation européenne, dirigé par A. Marc à Nice et dont les thèses étaient pourtant très éloignées des siennes.

L’influence de « l’esprit des années 30 » apparaît donc important sur la formation de la pensée politique gaullienne. Ce type de recherche d’influences possède bien entendu ses limites. Il n’en reste pas moins que nous pouvons estimer que de Gaulle a pu élaborer une ébauche de doctrine politique qui va dans le même sens que celle des personnalistes, notamment dans la volonté de dépasser la droite et la gauche et d’intégrer dans la démocratie même la critique de la démocratie, celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. En cela, il a su dépasser un patriotisme traditionnel et a permis plus tard, sous la Ve République, d’opérer l’entrée de la France dans le monde moderne.

Pascal Sigoda, article tiré de la revue fédéraliste L’Europe en formation n°301, été 1996. Texte extrait de Charles de Gaulle, un non-conformiste parmi les siens (les intertitres sont de la rédaction).

Notes :

1. Suivant le titre du livre de Daniel-Rops, Éd. du siècle, 1932, qui leur est consacré.
2. À ce sujet, voir : « Ernst Jünger et le National Bolchevisme », L. Dupeux, Magazine littéraire n° 130 (dossier Jünger), nov. 1977 ;
– Stratégie communiste et dynamique conservatrice, L. Dupeux, thèse, diffusion H. Champion, 1976, 626 p., 2 vol. ;
– Doctrinaires de la révolution allemande (1918-1938), Edmont Vermeil, éd. F. Sorlot, 1938, 391 p. ;
– La Révolution du nihilisme, H. Rauschning, Gal., 1938 ;
– Hitler m’a dit, H. Rauschning, Pluriel poche, 1979, 384 p. (1ère édit.1940) ;
– Le Front noir contre Hitler, Otto Strasser, Victor Alexandrov, Marabout, 1969, 305 p.
– Langages totalitaires, Jean-Pierre Faye, La Raison critique de l’économie narrative, Hermann, 1980, 784 p.
3. « La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’Anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque mais son pendant » (entretien avec Marcel Jullian). Consulté, E. Jünger ne nous a pas répondu sur la question d’éventuels liens entre sa pensée et celle de Charles de Gaulle. Il est vrai que toute question relative à la « Révolution conservatrice » s’est considérablement obscurcie depuis une dizaine d’années. Cette ligne politique est, en effet, utilisée par le néo-fascisme comme plus « présentable ».
4. « Le député national-allemand Paul Eltzbacher appelle ses compatriotes à se placer en toute honnêteté sur le terrain du bolchevisme pour échapper à « l’esclavage » promis par le futur traité de paix, mais aussi pour parvenir à une reconstruction complète de l’État », L. Dupeux (se référer à la note 2).
5. C’est un des points qui rapprochent le national-bolchevisme et le fascisme italien. Le Manifeste du futurisme dû à Filippo Tommaso Marinetti, publié en français dans Le Figaro du 20 février 1909, est prémonitoire à cet égard : « Nous affirmons que la magnificence du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse. Une automobile de course, le capot entouré de gros tubes semblables à des serpents au souffle explosif…, une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille, est plus belle que la victoire de Samothrace… ».
6. « Il y a là une réalité politique et affective, aussi ancienne que nos deux pays, qui tient à leur histoire et à leur géographie, au fait qu’aucun grief fondamental ne les opposa jamais… », discours à Moscou, 20 juin 1966.
7. 10 mai 1924, voir exposition « Le Fil de l’épée », Musée de l’Ordre de la libération, avril-juin 1983, Plon (catalogue).
8. L’Allemagne et le général de Gaulle (1924-1970), J. Binoche, l’Appel, Plon, 1975, 227 p.
9. Suivant le titre de l’ouvrage de J.-L. Loubet del Bayle, Le Seuil, 1969, 495 p.
10. Sur l’Ordre nouveau, voir notamment Lipiansky (E.), « L’Ordre nouveau (1930-1938) » dans l’ouvrage Ordre et démocratie, PUF, 1967.
11. À ce sujet, voir :
– « Les sources de la pensée sociale du général de Gaulle », 1890-1914, Études gaulliennes n° 7/8, 1974 ;
– « Les sources de la pensée sociale du général de Gaulle », Pascal Sigoda, Mémoire D.E.S. Paris II, 1977, 146 p. ;
– « De Gaulle et le gaullisme », F.-G. Dreyfus, Les Sources de la pensée gaullienne, Plon, p. 55 à 65.
12. Sur cette période, voir :
– Charles de Gaulle, général de France, Lucien Nachin, Éd. Colbert, 1944, 124 p. ;
– Hommage à Lucien Nachin, Berger-Levrault, 1951 ;
– De Gaulle, Jean Aubertin, Seghers, 1966, 190 p. ;
– De Gaulle, J. Lacouture, Le Seuil, 1965, 188 p. ;
– Mon général, Olivier Guichard, Grasset, 1980 ;
– Lettres et carnets (1919-juin 1940), C. de Gaulle, Plon, 1970.
13. Sur ce dernier :
– « Le colonel Mayer et son cercle d’amis », Henri Lerner, Revue historique, 1966, p. 75-94.
14. De Gaulle, Le Seuil, p. 38.
15. Celui-ci publiera plus tard La France et son armée, dans la collection qu’il dirige chez Plon après 1935. Le colonel Mayer assurera la correction des épreuves de ce livre.
16. Ouvrage cité (p. 79).
17. Entrevue avec Alexandre Marc, le 26 février 1983.
18. Il n’a pas été possible de trouver d’autres témoins. P.O. Lapie et Louis Joxe, qui auraient pu disposer d’informations, n’ont pu nous donner de confirmation.
19. P. Andreu, La Nation française n° 336, cité par J.-L. Loubet del Bayle.
20. Titre du premier ouvrage dû aux réflexions de l’Ordre nouveau, Robert Aron et Arnaud Dandieu, 1931, Éd. Rieder.
22. Éditions Rieder.
22. – Revue Plans, n° 7, juillet 1931, p. 6 ;
– Dans Les chênes qu’on abat, Malraux fait dire à de Gaulle : « Le travail n’est pas la vie. »
23. Œuvre citée, p. 420.
24. Proches des « non-conformistes », nous retrouvons aussi François Perroux, P.O. Lapie, André Philip, Louis Vallon, Le Corbusier, Louis Terrenoire…
25. « Tendances politiques dans la vie française depuis 1789 », p. 131.
26. On peut également noter à un moindre degré les influences de Sorel, Nietzsche et Maurras.
27. Arnaud Dandieu et Alexandre Marc ne deviendront catholiques qu’après la formation de l’Ordre nouveau.
28. À ce sujet, voir :
– Jamais dit, Raymond Tournoux (témoignage de Joseph Folliet), Plon, 1971.
– « Les sources de la pensée sociale de Charles de Gaulle », Études gaulliennes n° 7/8, 1975.
29. – Sept, Aline Coutrot, éd. Cana, 1982.
– Temps présent (1937-1947), un hebdomadaire d’inspiration chrétienne, Maurice Neyme, Mémoire de sciences politiques, Lyon, 1970.
30. Paris, Plon, 1933.
31. Et amena des difficultés avec Esprit.
32. Voir Les Doctrinaires de la révolution allemande (déjà cité), E. Vermeil, p. 175-220.
33. « Pour un communisme national », Alexandre Marc, La Revue d’Allemagne, 15 oct. 1932.
34. « Les Adversaires », Alexandre Marc, La Revue d’Allemagne, 5 avril 1933.
35. Selon un témoignage recueilli, le général de Gaulle aurait effectué, après la Deuxième Guerre mondiale, quelques recherches dans le domaine constitutionnel et demandé des conseils bibliographiques à René Capitant, qui l’aurait orienté not. vers Rousseau, Carré de Malberg, etc.

  • Pour approfondir : Révolution conservatrice allemande / non-conformistes des années 30 français… Que peut-nous apprendre une analyse comparative ? C’est cet exercice ardu que tente l’ouvrage collectif dirigé par Gilbert Merlio, publié en 1995 par la Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine et intitulé : Ni gauche, ni droite : les chassés-croisés idéologiques des intellectuels français et allemands dans l’Entre-deux-guerres (24 €, 314 p.). La préface de Gilbert Merlio et la conclusion de Hans Manfred Bock abordent précisément cette question de la comparaison de ces deux constellations idéologiques. Et les convergences identifiées sont nombreuses : idéologie de la crise, communauté des refus, recherche d’une autre modernité…

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/41

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