Ce que penser veut dire Avec Alain de Benoist

Riche actualité éditoriale pour Alain de Benoist qui, après Le moment populiste, fait paraître aux éditions du Rocher Ce que penser veut dire. Un voyage au coeur du monde des idées, limpide et stimulant, de Rousseau à Michéa. Pour changer le monde, il faut le comprendre. Et pour le comprendre, il faut l’interpréter. Ici commence le travail de la pensée.

Un livre d’Alain de Benoist, c’est une caisse à outils mise à la disposition de ceux qui cherchent mieux comprendre et agir le monde qui les entoure. Le thème de ce livre-ci, Ce que penser veut dire, est a la fois un prétexte et une leçon. Une pensée efficiente, pour lui, n’est pas un système de vérités impératives. Seuls les doctrinaires et les médiocres fonctionnent ainsi. Une pensée efficiente est, d’abord, l’exemple d’une méthode, d’un déploiement d’idées, d’une dissémination ordonnée de repères qui tentent de configurer, de représenter, de cartographier le labyrinthe du monde en vue d’une action sur celui-ci.

De Jean-Jacques Rousseau à Jean-Claude Michéa, et dans l’ordre chronologique, Benoist met ainsi en évidence les deux ou trois notions ou concepts de base à partir desquels se déploie chez chacun une manière propre de penser; puis il en montre les techniques de développement et les champs d’application, toutes notations qui rendent l’action possible.

Il note par exemple combien l’idée seconde de pacte social est fondée, chez Rousseau, sur le constat premier (on peut en être d’accord ou non, c’est une autre affaire) que tout homme, né égoïste, doit pouvoir se socialiser sans renoncer à sa liberté : « C’est en s’identifiant à la communauté politique à laquelle il appartient que le citoyen pourra reconnaitre son propre bien dans le bien commun que vise la volonté générale. » Rousseau était, en cela, opposé à l’essentiel de ce que sera la philosophie dite des Lumières, à son exaltation d’une universalité des normes rationnelles. Ce qu’il dira de l’éducation, des arts ou de la vie en société découle de ce principe premier mis en évidence dans Ce que penser veut dire.

Goethe, qui a lu Rousseau à vingt-et-un ans en compagnie de Herder lors de leur séjour commun à Strasbourg, emboite le pas et généralise l’idée d’une bonté intrinsèque de Ia nature, à quoi s’oppose la manière de Méphistophélès – l’éternelle négation de la raison. Il affirme petit à petit une double essentialité, celle de la nature (et de sa divinité foncière) et celle de la féminité (qui en est la médiatrice). Là réside la matière génératrice des Souffrances du jeune Werther (1774), du Faust dont différentes versions suivront, et du roman de formation Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1796), qui assurera le succès définitif de Goethe en Europe et son influence décisive sur la génération romantique qui s’en réclame.

Des outils pour comprendre

Démarche comparable chez le jeune Karl Marx. Il critique les fameux « Droits de l’homme » de la philosophie des Lumières, montre qu’il s’agit d’abstractions, et surtout que de telles abstractions servent à masquer une réalité sociale faite de servitudes injustifiables. La suite du développement des œuvres de Marx est tout entière conditionnée par une ambition de dépassement des analyses formelles des Lumières, en faveur de représentations historiquement mieux incarnées. Les marxistes se sont certes abimé l’entendement en limitant leur approche de l’historicité à une petite mécanique naïve du triomphe politico-social du prolétariat. Ce marxisme historique n’est plus crédible pour personne. Reste que la description par Marx de l’extension sans limites dune économie de marché fondée sur I’ « existence dune société dont tous les membres sont supposés libres et égaux en droit » est le principe même de la surproduction d’un capital transfrontalier, et de la suppression concomitante des frontières et des États. Difficile, comme le souligne Benoist, de faire plus actuel.

Parmi les boites à outils auxquelles initie son livre, il y a celle de Carl Schmitt. Ce juriste allemand, dont la pensée a été introduite en France par Julien Freund, a été le premier à définir le politique, non dans son fonctionnement institutionnel, mais dans son principe : est politique tout conflit menaçant l’équilibre ou la survie d’une société donnée. Voila un socle qui s’oppose par avance à l’essence même du libéralisme, lequel pose une égalisation des opinions comme base et mécanisme fondamental des sociétés pacifiées; un mécanisme qui n’a jamais été vu nulle part, sauf à favoriser une représentation irénique des faits sociaux négligeant toute observation des réalités et des rapports de pouvoir. « L’aspiration libérale a un monde définitivement pacifié, note Alain de Benoist, n’est en fin de compte qu’une aspiration a un monde ou le politique n’existerait plus. » L’observation de la réalité, quelle que soit l’époque historique, montre bien que les normes et les règles inscrites dans une Constitution ne sont jamais régulatrices des états d’exception, lesquels sont par nature imprévisibles, et donc impossibles a enfermer dans des conduites préalables.

C’est sur ce point que Julien Freund a marqué la pensée politique en France. Plus lu à l’étranger que chez lui, ce sociologue strasbourgeois a continué à sa manière le travail de Schmitt, qu’il a pour une part traduit en français. Il a montré combien, sous la forme de l’impolitique, les modernes ont négligé le caractère polémique fondamental de toute relation proprement politique. L’idéologie de la « gouvernance » par le management peut faire croire qu’un État se mêne comme une entreprise, ou que la politique a pour fin dernière le bonheur, la justice, l’égalité ou la liberté; tout cela ne relève que de l’illusion propre aux opinions, et se voit sans cesse contrecarré par la réalité des situations de pouvoir, et d’affaiblissement des pouvoirs. Toute l’oeuvre de Freund découle de ce présupposé fondamental, notamment ses analyses de l’évolution contemporaine du droit, de l’instruction, de l’économie ou de la décadence historique des formes de gouvernement.

À son voyage parmi les principes générateurs des grandes pensées de l’époque, Alain de Benoist convoque des esprits de première grandeur (Heidegger, Hannah Arendt, Michel Villey) et d’autres qu’on a tort de négliger (Raymond Abellio, Jean Cau, Baudrillard). Chez chacun, il montre combien quelques intuitions fondamentales mènent une vie de réflexion et charpentent une méditation s’évitant toute dispersion dans l’actualité. Telle est la condition d’une tenue dans la durée, s’entend : d’une lecture encore utile pour les successeurs. Les œuvres en patchwork, en marqueterie d’interventions diverses, n’ont pas ici droit de cité. Le travail de Benoist évite ainsi à ses lecteurs les pertes de temps et laisse de côté ceux qui, bien qu’à la mode, sont incompétents quant aux défis du devenir.

L’alambic de la pensée

De nouvelles générations trouveront ici ce que Vu de droite (1977) fut pour les précédentes, en moins journalistique ou polémique, mais en plus formateur. Quarante ans après le premier ouvrage qui le fit connaitre, Benoist montre les mêmes qualités de synthèse rédactionnelle et la même capacité à livrer des outils affutés. Il rappelle à sa manière le Jo le Trembleur des Tontons flingueurs, qui avec « 50 kilos de patates et un sac de sciure de bois sortait 25 litres de « Trois Étoiles » à l’alambic ». Ainsi va la distillation des idées concoctées dans Ce que penser veut dire. À une nuance près : c’est au lecteur qu’est laissé le soin de sortir le « Trois Étoiles » d’aujourd’hui, et de s’apprendre à en manier l’explosif.

Parmi les questions majeures évoquées dans ce livre, il en est d’ailleurs une qui, avec ses variations et variantes multiples, ne laisse pas d’interroger, et que chaque génération doit apprendre a se représenter. Le « peuple » de Rousseau, les « masses » de Karl Marx ou celles de Arendt, les « foules » de Gustave Le Bon ne sont pas, évidemment, une seule et même réalité. La représentation proposée par l’un est socio-politique, celle de l’autre économique, une autre renvoie à la psychologie de groupe, etc. Qu’est-ce à dire, sinon ceci : est-il vraiment possible de faire d’une collectivité un personnage conceptuel à part entière, ou ne s’agit-il, au mieux, que d’une simple identité rhétorique ?

Rien d’abstrait dans ces interrogations. Elles ont une portée politique de taille. Les peuples des différentes nations européennes forment-ils un peuple européen ? Le terme même de « peuple », remis en actualité par les récentes élections nord-américaines, britanniques, hongroises, autrichiennes ou françaises, renvoie-t-il à des réalités historiques ou sociologiques comparables ? Nul n’aborde ces questions sans tremblement. Elles sont d’autant plus difficiles à caler que chacun y met en jeu son propre statut, tant civil que civique. La pensée n’est politique que génératrice d’actions. Avec Ce que penser veut dire, Alain de Benoist montre aux générations nouvelles la nécessité ou elles se trouvent conduites de se représenter leur identité collective, de « comprendre le moment historique que l’on vit », en sorte de pouvoir y agir politiquement contre ses ennemis. Une leçon toujours d’actualité. Sempiternellement.

Alain de Benoist, Ce que penser veut dire, Éditions du Rocher, 384 p., 19.90 €.

Jean-Francois Gautier éléments N°166 juin-Juillet 2017

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