Mai 68 : du col Mao au Rotary ?

On n’a pas fini de parler de Mai 68, même s’il ne reste plus grand’chose de l’effervescence des campus de Berkeley, Berlin ou Paris. Le soixante-huitardisme s’est enlisé dans ses contradictions, s’est épuisé en discours stériles, malgré les fantastiques potentialités qu’il recelait. Examinons le phénomène de plus près, de concert avec quelques analystes français : d’une part Luc Ferry et Alain Renaut, auteurs de La pensée 68, essai sur l’anti-humanisme contemporain (Gal., 1986) et, d’autre part, Guy Hocquenghem, qui vient de sortir un petit bijou de satire : sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (Albin Michel, 1986).

Pour Renaut et Ferry, la pensée 68 comportait 2 orientations possibles : la première était “humaniste” ; la seconde était “anti-humaniste”. L’humanisme soixante-huitard était anti-techniciste, anti-totalitaire, pour l’autonomie de l’individu, pour l’Éros marcusien contre la civilisation, pour le pansexualisme, pour l’effacement du politique, etc. Pour Ferry et Renaut, ces valeurs-là sont positives ; elles forment le meilleur de l’aventure soixante-huitarde. Pour nous, ce sont au contraire ces idéologèmes-là qui ont conduit aux farces actuelles des “nouveaux philosophes”, à leur valorisation infra-philosophique des “droits de l’homme”, au retour du fétichisme du “sujet”, à la régression du discours philosophique, à l’intérêt porté aux scandaleuses niaiseries d’un Yves Montand qui se prend pour un oracle parce qu’il est bon acteur…

Ces farces, ces amusements stériles, ces assertions pareilles à des slogans publicitaires pour margarine ou yaourts ont permis le retour d’une praxis libérale, le néo-libéralisme, auquel ne croyait plus qu’une poignée d’aimables plaisantins presqu’octogénaires. Ou encore, Madame Thatcher qui, selon les paroles officieuses de la Reine Elizabeth II, serait bel et bien restée “fille d’épicier” malgré son fard oxfordien. Ipso facto, le petit gauchisme de la pansexualité éroto-marcusienne, le baba-coolisme à la Club Med’, le néo-obscurantisme talmudiste de BHL, les éloges tonitruants du cosmopolitisme à la Scarpetta ou à la Konopnicki acquièrent une dimension “géopolitique” : ils renforcent la mainmise américaine sur l’Europe occidentale et avalisent, avec une bienveillance très suspecte, les crimes de la machine de guerre sioniste. Décadentistes d’hier et traîneurs de sabre sans cervelle, illuminés moonistes et vieux défenseurs d’un “Occident chrétien”, se retrouvent curieusement derrière les mêmes micros, prêchent les mêmes guerres : il n’y a que le vocabulaire de base qui change.

L’effondrement du soixante-huitardisme dans ce que Renaut et Ferry appellent “l’humanisme” s’est également exprimé à l’intérieur des partis de gauche : de l’Eurocommunisme à la trahison atlantiste du PSOE, au révisionnisme du PCI et au mittérandisme atlantiste : le cercle des rénégats est bouclé. Hocquenghem trouve les mots durs qu’il faut : Montand ? Un « loufiat râleur géostratège mégalo » (p. 73) ; Simone Veil ? Un « tas de suif » (p. 73) ; Serge July ? Un « parvenu » (pp. 108 et 109) ; Jack Lang ? Il a la « futilité des girouettes » (p. 134) ; Régis Debray ? Un « ex-tiers-mondiste à revolver à bouchons » (p. 129) ; BHL, alias, sous la plume d’Hocquenghem, Sa Transcendance Béachelle ? Un « aimable Torquemada d’une inquisition de théâtre » (p. 159) qui ne tient qu’à l’applaudimètre (p. 164) ; Glucksmann ? « Tortueux » (p. 179), « Sophiste et fier de l’être » (p. 185), etc.

Hocquenghem fustige avec une délectable méchanceté et une adorable insolence tous les gourous mielleux, à fureurs atlantistes récurrentes, pourfendeurs de “pacifistes allemands gauchistes”, que l’ère Mitterand a vomis sur nos écrans et dans les colonnes de nos gazettes. Hocquenghem, comme presque personne en France, défend le pacifisme allemand que BHL et Glucksmann abreuvent de leurs insultes de néo-théocrates et de leurs sarcasmes fielleux, parce que ce pacifisme exprime la volonté d’un peuple de se maintenir hors de la tutelle yankee, de s’épanouir en dehors de l’hollywoodisme cher à Scarpetta et à Konopnicki, parce que ce pacifisme est, malgré ses insuffisances, la seule idéologie d’Europe puissamment hostile au duopole yaltaïque.
Voilà où mène l’humanisme post-soixante-huitard : aux reniements successifs, au vedettariat sans scrupules, comme si l’humanisme devait nécessairement mener à cette indulgence vis-à-vis des histrions, des pitres et bateleurs de la rive gauche. L’humanisme ainsi (mal) compris ne serait que tolérance à l’égard de ces ouistitis débraillés alors qu’un humanisme sainement compris exigerait la rigueur des autorités morales et politiques (mais où sont-elles ?) à l’encontre de ce ramassis d’incorrigibles saltimbanques.
Heureusement pour la postérité, Mai 68 a aussi été autre chose : un anti-humanisme conséquent, une rénovation d’un héritage philosophique, un esprit pionnier dont on n’a pas fini d’exploiter les potentialités. Renaut et Ferry, qui chantent le retour du “sujet” donc de la farce prétendument humaniste, signalent les œuvres d’Althusser, de Foucault, de Lacan et de Derrida. Ils voient en eux les géniaux mais “dangereux” continuateurs des traditions hegelienne (Althusser) et nietzschéo-heidegerienne (Foucault, Derrida). Pour ces philosophes français dans la tradition allemande, le “sujet” est vidé, dépouillé de son autonomie. Cette autonomie est illusion, mystification. L’homme est “agi”, disent-ils. Par quoi ? Par les structures socio-économiques, diront les marxistes. Par des “appartenances” diverses, dont l’appartenance au peuple historique qui l’a produit, dirions-nous. L’homme est ainsi “agi” par l’histoire de sa communauté et par les institutions que cette histoire a généré spontanément (il y a alors “harmonie”) ou imposé par la force (il y alors “disharmonie”).
Certes le langage de la “pensée 68” a été assez hermétique. C’est ce qui explique son isolement dans quelques cénacles universitaires, sa non-pénétration dans le peuple et aussi son échec politique, échec qui explique le retour d’un humanisme à slogans faciles qui détient la force redoutable de se faire comprendre par un assez large public, fatigué des discours compliqués.
Si l’avénement du fétiche “sujet” est récent (le XIXe dit Foucault), il est contemporain de l’avènement du libéralisme économique dont les tares et les erreurs n’ont cessé d’être dénoncées. Et si la “pensée 68” s’est heurtée au “sujet”, elle a également rejeté, au nom des spéculations sur l’aliénation, la massification des collectivismes. La juxtaposition de ces 2 rejets ne signifie par nécessairement l’existence de 2 traditions, l’une “humaniste” et l’autre “anti-humaniste”. Une voie médiane était possible : celle de la valorisation des peuples, valorisation qui aurait respecté simultanément la critique fondée des dangers représentés par le “sujet” (l’individu atomisé, isolé, improductif sur le plan historique) et les personnalités populaires.

Aux “grands récits” abstraits, comme celui de la raison (dénoncé par Foucault) à prétention universaliste, se seraient substitués une multitude de récits, exprimant chacun des potentialités particulières, des façons d’être originales. Quand les étudiants berlinois ou parisiens prenaient fait et cause pour le peuple viet-namien, ils étaient très conséquents : cette lutte titanesque qui se jouait au Vietnam était la lutte d’un peuple particulier (cela aurait pu être un autre peuple) contre la puissance qui incarnait précisément l’idolâtrie du sujet, le christianisme stérilisant, la non-productivité philosophique, le vide libéral, la vulgarité de l’ignorance et des loisirs de masse.
La “pensée 68” a oscillé entre le libéralisme à visage gauchiste (ce que Renaut et Ferry appellent “l’humanisme”) et l’innovation révolutionnaire (ce qu’ils appellent “l’anti-humanisme”). Elle a oublié un grand penseur de la fin du XVIIIe : Herder. L’humanisme de ce dernier est un humanisme des peuples, non des individus. Le vocable “humanisme” est trop souvent utilisé pour désigner l’individualisme non pour désigner les créativités collectives et populaires. Or tous les anthropologues sérieux seront d’accord pour nous dire que l’homme n’est jamais seul, qu’il s’inscrit toujours dans une communauté familiale, villageoise, clanique, ethnique, etc.

La “pensée 68”, notamment celle de Foucault, et la pensée d’un Lévy-Strauss nous ont dévoilé une “autre histoire”, une histoire qui n’est plus celle du “grand récit de la raison”. La raison, en tant qu’instance universelle, est une apostasie du réel. Le réel se déploie au départ d’instances multiples, sans ordre rationnel. Foucault et Lévy-Strauss s’inscrivent ipso facto dans le sillage de Herder qui estimait que l’historicité de l’homme se déployait au départ de sa faculté de parler une langue bien précise (Sprachlichkeit), donc au départ d’une spécificité inaliénable. Au “grand récit” abstrait de la raison, se substituait dès lors les merveilleux “petits récits” des peuples poètes. Ce sont ces récits-là que la “pensée 68”, pour son malheur, n’a pas su redécouvrir ; pourtant, avec Mircea Eliade, Gilbert Durand, Louis Dumont, etc. les occasions ne manquaient pas.
Le philosophe allemand contemporain Walter Falk (Université de Marburg) a résolu le problème, sans encore avoir acquis la réputation qu’il mérite : si le “grand récit” rationaliste n’est plus crédible, si le structuralisme d’un Lévy-Strauss nous conduit à désespérer de l’histoire, parce que nous serions involontairement “agis” par des “structures fixes et immobiles”, le modèle de l’histoire ne sera plus “téléologique” (comme le christiano-rationalisme occidental et son dérivé marxiste) ni “structuralo-fixiste” (comme lorsque Lévy-Strauss chantait les vertus des « sociétés froides »).

Le modèle de l’histoire sera “potentialiste”, au-delà du néo-fixisme du “réarmement théologique” de BHL et au-delà des résidus de téléologie progressiste. Pour Falk, le potentialisme équivaut, en somme, à 2 pensées, que l’on ne met jamais en parallèle : celle des fulgurations phylogénétiques de Konrad Lorenz et celle de la pensée anticipative d’Ernst Bloch. Comme chez Foucault, les structures qui agissent les hommes ne sont plus simplement stables mais aussi variables. Falk développe là une vision réellement tragique de l’histoire : l’humanité ne marche pas vers un telos paradisiaque ni ne vit au jour le jour, bercée par l’éternel retour du même, agie sans cesse par les mêmes structures échappant à son contrôle.
L’histoire est le théâtre où font irruption des potentialités diverses que le poète interprète selon ses sensibilités propres. Là réside ses libertés, ses libertés d’ajouter quelques chose au capital de créativité de son peuple. La “pensée 68” est entrée dans une double impasse : celle d’un “anti-humanisme”, très riche en potentialités, enlisée dans un vocabulaire inaccessible au public cultivé moyen et celle d’un “humanisme” sans teneur philosophique. Le potentialisme de Falk et le retour des récits historiques des peuples ainsi que des récits mythologiques constitueront les axes d’une “troisième voie” politique, impliquant la libération de notre continent.

Vincent Goethals, Vouloir n°31, 1986.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/35

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